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Une ferme en coopérative ?
C’est possible !
La preuve : Belêtre (Indre-&-Loire)

Auteur : Benoît Ducasse | 4 Déc 2017 | Lire l’ar­ticle sur le site Association Autogestion

Une serre à la SCOP de Belêtre

Une serre à la SCOP de Belêtre

En Indre-et-Loire, la Coopérative pay­sanne de Belêtre est l’une des pre­mières fermes fran­çaises a avoir adop­té, en novembre 2016, le sta­tut de socié­té coopé­ra­tive de pro­duc­tion (Scop). Une manière, notam­ment, d’éviter le piège du sur­en­det­te­ment, et de garan­tir à ses sala­riés-pay­sans une pro­tec­tion sociale digne de ce nom. Mathieu, Lucie, Martin, Marion et Étienne expliquent les rai­sons et les moda­li­tés d’un choix aus­si pra­tique que mili­tant, et qui pour­rait bien­tôt ins­pi­rer d’autres agri­cul­teurs en quête de nou­velles solu­tions.

La recherche de cohé­rence est ce qui guide ce col­lec­tif agri­cole depuis sa créa­tion, en 2014. Mathieu Lersteau pose le constat de départ : « On entend trop sou­vent dire dans le monde pay­san : « Il faut ins­tal­ler des jeunes », et quand l’heure de la retraite arrive : « Oui, mais ma ferme vaut 400 000 euros, j’ai tra­vaillé dur toute ma car­rière, rem­bour­sé des emprunts et je vais avoir une toute petite retraite ». Le repre­neur qui arrive, s’il veut s’installer, devra donc débour­ser, bien sou­vent emprun­ter, tra­vailler dur pour s’en sor­tir à son tour avec une retraite insuf­fi­sante. Au pas­sage, la ferme aura pris 100 000 euros de plus, et ain­si de suite à chaque géné­ra­tion. »

Pour les cinq asso­ciés de la ferme de Belêtre, en Indre-et-Loire, il y avait urgence à cas­ser ce cercle infer­nal et à répondre au double enjeu de la pro­tec­tion sociale des pay­sans et de la trans­mis­sion des entre­prises décon­nec­tée du capi­tal. C’est ce qu’ils ont ten­té de faire lors de leur ins­tal­la­tion, un par­cours aty­pique issu de solu­tions « mai­son » après, pour cer­tains, diverses expé­riences pro­fes­sion­nelles au sein du réseau de déve­lop­pe­ment agri­cole alter­na­tif.

Un espace-test informel

La ferme de Belêtre a connu une belle ®évo­lu­tion en dix ans : au départ, c’est une ferme fami­liale d’une qua­ran­taine d’hectares où Jean-Luc Desplat a suc­cé­dé à ses parents. Il y élève des vaches allai­tantes et cultive des céréales qu’il trans­forme en pain ven­du en direct. En paral­lèle, il accueille à plu­sieurs reprises des per­sonnes en quête d’espace et d’équipements pour expé­ri­men­ter et démar­rer leur acti­vi­té. La ferme est alors une sorte d’espace-test infor­mel.

Dans cet esprit, Jean-Luc, mili­tant de l’agriculture pay­sanne, libère en 2008 quelques terres pour l’installation d’un maraî­cher. L’amap de Belêtre se crée et évo­lue pour four­nir fin 2013 trente paniers de légumes chaque semaine. Aujourd’hui, l’exploitation de départ est deve­nue deux enti­tés dis­tinctes. Jean-Luc, le pro­prié­taire, pour­suit son acti­vi­té agri­cole sur la moi­tié des terres ; l’autre moi­tié est louée à un col­lec­tif de cinq jeunes pay­sans qui pra­tiquent le maraî­chage et l’activité de pay­san-bou­lan­ger.

Les bonnes personnes, au bon moment, au bon endroit

La livrai­son du four à pain

De l’arrivée du pre­mier de la bande, Mathieu, en 2009, à celui de Martin, le fils de Jean-Luc, fin 2014, l’histoire est for­cé­ment pro­gres­sive. Mais elle se construit sur un pro­jet poli­tique et éco­no­mique solide, peau­fi­né et mûri jusqu’après l’installation. Très tôt après son arri­vée à la ferme et en paral­lèle de son emploi sala­rié au sein du pôle asso­cia­tif InPACT 37 1, Mathieu s’initie à la bou­lange avec Jean-Luc. Avec sa com­pagne, Lucie, et des amis, il pro­jette une ins­tal­la­tion dans une struc­ture col­lec­tive, auto­gé­rée, avec de faibles inves­tis­se­ments et une pro­duc­tion bio écou­lée loca­le­ment. A l’été 2013, après avoir quit­té leurs postes sala­riés, le petit groupe part à vélo de ferme en ferme à tra­vers la France. Ce voyage contri­bue à deux années de recherches et de réflexion sur « un pro­jet de ferme col­lec­tive qui cor­res­ponde à notre vision ».

Au retour, tout s’enchaîne. A Belêtre, Jean-Luc force un peu pour pas­ser la main à Mathieu pour la pro­duc­tion de pain. Marion, ancienne col­lègue du réseau InPACT 37, vient à son tour apprendre la bou­lange. Au prin­temps 2014, Jean-Luc, Mathieu et Marion fondent une asso­cia­tion, « A deux pains d’ici », qui achète la farine pro­duite par le pre­mier pour la fabri­ca­tion des pains pro­duits et ven­dus par les deux autres.

C’est à cette époque que le maraî­cher ins­tal­lé en 2008 annonce son départ. Lucie, ancienne maraî­chère-enca­drante d’un Jardin de Cocagne 2, mani­feste son inté­rêt pour s’investir dans la reprise de cette acti­vi­té. L’idée d’une ferme col­lec­tive regrou­pant plu­sieurs pro­duc­tions com­mence à se des­si­ner. Étienne, infor­ma­ti­cien de for­ma­tion, un temps colo­ca­taire de Mathieu à la ferme, saute le pas en rejoi­gnant la petite équipe à l’été 2014. Martin, fils de Jean-Luc, qui ter­mine ses études de pédo­lo­gie, est éga­le­ment séduit par le pro­jet. « Je n’avais pas ima­gi­né reve­nir à la ferme fami­liale tout seul, mais la dyna­mique col­lec­tive m’a inté­res­sé. » Son enga­ge­ment contri­bue à gagner la confiance de Jean-Luc pour lais­ser ain­si évo­luer l’histoire de sa ferme. Fin 2014, le col­lec­tif est consti­tué et la Coopérative Paysanne de Belêtre est créée. Même si c’est une nou­veau­té dans le monde agri­cole, les cinq asso­ciés ont déjà l’idée de lui don­ner un sta­tut de Scop. Il fau­dra deux ans pour y arri­ver.

En asso d’abord, en Scop ensuite

Au moment de la reprise des deux acti­vi­tés, offi­ciel­le­ment au 1er jan­vier 2015, le sta­tut asso­cia­tif est pri­vi­lé­gié. L’association signe avec Jean-Luc, le pro­prié­taire, un bail agri­cole pour 19 hec­tares : 16 dédiés aux cultures céréa­lières des­ti­nées à la pro­duc­tion de pain, et 3 dédiées au maraî­chage. Lucie et Étienne se consacrent prin­ci­pa­le­ment à la pro­duc­tion légu­mière, Marion et Martin à la bou­lange et aux céréales, Mathieu étant sur les deux ate­liers. L’accueil péda­go­gique com­plète l’activité.

Mathieu : « Les admi­nis­tra­tions nous ont d’abord dit que pas­ser en Scop n’était pas pos­sible. Il a fal­lu beau­coup de déter­mi­na­tion et de rigueur dans l’accomplissement des démarches admi­nis­tra­tives. » Si les condi­tions finan­cières d’installation ont été plu­tôt favo­rables – débou­chés pré­exis­tants, terres en loca­tion… – il faut cepen­dant de la créa­ti­vi­té pour construire un bud­get pré­vi­sion­nel qui tienne la route et assure le pas­sage de deux à cinq pay­sans sur la ferme sans emprunt ban­caire et sans aides à l’installation. « Le sta­tut asso­cia­tif nous excluait de l’éligibilité aux aides JA (Jeunes agri­cul­teurs, Ndlr), nous avons dû com­pen­ser, explique Mathieu. Nous avons mon­té des dos­siers pour des contrats aidés par l’État, comme notre sta­tut de sala­riés asso­cia­tif et notre pro­fil nous le per­met­taient ». L’association béné­fi­cie de ces contrats aidés de type CUI-CAE pen­dant deux ans, et se trans­forme en Scop le 1er novembre 2016.

Un docu­ment de sept pages – « Nos fon­de­ments » – est rédi­gé, expri­mant le fond poli­tique et une vision com­mune. Quatre grandes idées émergent : « expé­ri­men­ta­tion », « auto­ges­tion », « agri­cul­ture pay­sanne » et « trans­for­ma­tion sociale ». Parmi les lignes direc­trices, celle de l’auto-gestion les amène à choi­sir le sta­tut de Scop. Dans une coopé­ra­tive, chaque asso­cié a une voix, quel que soit le nombre de parts sociales qu’il détient. « Nous sommes tous co-déci­sion­naires et co-res­pon­sables de l’activité et des choix qui sont faits. En sta­tut asso­cia­tif, en tant que sala­riés, nous n’étions pas res­pon­sables juri­di­que­ment de notre acti­vi­té. Désormais, nous sommes tous les cinq co-gérants et por­tons soli­dai­re­ment la res­pon­sa­bi­li­té juri­dique ».

À la fois associés et salariés

Mais pour­quoi tenir à ce sta­tut de Scop, et ne pas fon­der un grou­pe­ment agri­cole, par exemple 3 ? « Pour au moins deux rai­sons, pré­cise Mathieu. Pour la pro­tec­tion des tra­vailleurs, qui en Scop ont droit à la pro­tec­tion sociale rela­tive au sta­tut de sala­rié ; et pour per­mettre une trans­mis­sion de la ferme qui soit décon­nec­tée du capi­tal. »

Dans une Scop, les tra­vailleurs cumulent les sta­tuts de sala­rié et d’associé. Grâce à cela, ils cotisent à la MSA au titre des assu­rances chô­mage, retraite et mala­die comme tous les sala­riés. Les taux de coti­sa­tions sont plus éle­vés qu’en sta­tut de chef d’exploitation non sala­riés agri­coles mais la pro­tec­tion sociale s’en trouve amé­lio­rée. Par ailleurs, dans une Scop, l’augmentation du capi­tal de l’entreprise est impar­ta­geable : l’apport ini­tial des asso­ciés ne peut pas faire l’objet de plus-value. C’est la péren­ni­té de l’entreprise et du pro­jet qui importe avant tout.

Chaque asso­cié a appor­té 3 000 euros au capi­tal social lors de la créa­tion de la Scop, et le mon­tant de la part a été fixé à 50 euros. A l’avenir, de nou­veaux-asso­ciés pour­ront inté­grer l’entreprise en plus ou en rem­pla­ce­ment d’anciens, en pre­nant une part sociale et en signant un contrat de tra­vail. Ils devien­dront co-gérants, et béné­fi­cie­ront du même salaire que les autres asso­ciés. Pour Mathieu : « S’installer en agri­cul­ture en tant que chef d’entreprise avec un apport de 50 euros seule­ment, c’est inédit dans le monde agri­cole ! ». Bien enten­du, cela fait écho : « Des pay­sannes et des pay­sans nous contactent pour se ren­sei­gner sur notre Scop, dési­reux d’en savoir plus avant d’éventuellement s’installer ou de faire pas­ser leur ferme sous ce sta­tut ».

La Coopérative pay­sanne de Belêtre, en bref

Construction d'une cabane

Construction d’une cabane

– Statut : Scop SARL
– 5 asso­ciés-sala­riés, co-gérants, en CDI
– Surface agri­cole utile (SAU) : 19 ha en loca­tion
– Maraîchage : trois hec­tares, 60 paniers par semaine : pas de prix de légumes, pas de prix de panier, abon­ne­ment for­fai­taire de 500 € pour 6 mois.
– Boulange pay­sanne : 16 ha de culture (fro­ment, seigle, petit épeautre, sar­ra­sin), 400 kg de pain par semaine, vente à la ferme, en AMAP, grou­pe­ment d’achats, maga­sins bio et deux col­lèges.
– Animation péda­go­gique : accueil régu­lier de public en situa­tion de han­di­cap (tous les 15 jours), accueil ponc­tuel de sco­laires et centres de loi­sirs (à la jour­née), pres­ta­tions pour soi­rée, fêtes et fes­ti­val (four mobile).
– Certification : AB + Nature et pro­grès

Cet article est tiré du numé­ro de sep­tembre 2017 de Campagnes Solidaires.

Sur la pho­to de la page d’ac­cueil, de gauche à droite: Mathieu Lersteau, Lucie Thieriot, Martin Desplat, Marion Faure et Etienne Fort.

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