Édouard et Philippe et François de Rugy [Rémi Jouan, Wikimédia Commons]

Édouard Philippe, quand de Rugy é&tait encore ministre…

Concession ou simple tour de passe-passe ? Ce same­di 11 jan­vier, Edouard Philippe a fait par­ve­nir aux syn­di­cats, tou­jours vent debout contre la réforme des retraites, une lettre dans laquelle il se dit “dis­po­sé à reti­rer du pro­jet de loi la mesure de court terme que j’avais pro­po­sée, consis­tant à conver­ger pro­gres­si­ve­ment à par­tir de 2022 vers un âge d’équilibre de 64 ans en 2027”. Une annonce qui a aus­si­tôt fait le tour des médias, cer­tains qua­li­fiant l’an­nonce de “recul” et de retrait “pro­vi­soire” d’un âge pivot lar­ge­ment reje­té, et conduit la CFDT à saluer “le retrait de l’âge pivot du pro­jet de loi”. Mais en y regar­dant de plus près, l’an­nonce n’est pas aus­si claire, ni aus­si nou­velle, ni aus­si posi­tive que semble le dire la CFDT.

Confusion autour des deux âges pivots

Revenons déjà sur l’an­nonce en elle-même : le retrait de la “la mesure de court terme […] consis­tant à conver­ger pro­gres­si­ve­ment à par­tir de 2022 vers un âge d’équilibre de 64 ans en 2027”. De quoi s’a­git-il exac­te­ment ? Comme le rap­pe­lait Libération le 10 jan­vier, il n’existe pas un, mais deux âges pivot dans la réforme des retraites.

L’un est “sys­té­mique”, c’est-à-dire qu’il est cen­tral dans le prin­cipe même de la réforme, puis­qu’il garan­ti­ra l’é­qui­libre finan­cier du sys­tème des retraites, et s’ap­pli­que­ra à par­tir de 2027 selon un sys­tème de bonus-malus (par­tir avant “l’âge d’é­qui­libre” vau­dra un “malus” sur le mon­tant de la retraite, par­tir après vau­dra un “bonus”).

Mais il existe un second âge d’é­qui­libre, géné­ra­le­ment qua­li­fié d’âge pivot, et qui ne concerne que ceux qui par­ti­ront à la retraite entre 2022 et 2027. L’idée : aug­men­ter pro­gres­si­ve­ment l’âge de départ à la retraite, pas­sant de 62 ans et 4 mois (en 2022) à 64 ans (en 2027). Le tout pour anti­ci­per le défi­cit du sys­tème des retraites pré­vu par le COR à l’ho­ri­zon 2025  (pré­vi­sion reje­tée par plu­sieurs spé­cia­listes).

C’est de ce deuxième âge pivot dont parle Edouard Philippe quand il évoque la “mesure de court terme” évo­quée plus haut, et qu’il se dit prêt à lâcher. Et si l’âge d’é­qui­libre “sys­té­mique”, le plus impor­tant, est aus­si évo­qué dans la lettre, celui-là n’est pas du tout remis en ques­tion : “Celui-ci consti­tue­ra un des leviers de pilo­tage col­lec­tif du sys­tème dans la durée et ser­vi­ra éga­le­ment de réfé­rence indi­vi­duelle aux assu­rés afin qu’ils partent en retraite avec un niveau adé­quat de pen­sion”. Autrement dit : “C’est de la com”, balaie Catherine Gasté, jour­na­liste spé­cia­li­sée retraites au Parisien, jointe par ASI. L’âge d’é­qui­libre reste bien ins­crit dans la loi.

Un “retrait”? “Provisoire” ?

Du côté des médias, une dépêche AFP, reprise par plu­sieurs sites dont Sud-Ouest ou L’Obs, a mis en avant dès le 11 jan­vier au soir l’i­dée d’un retrait “pro­vi­soire” de l’âge pivot. Même ver­sion du côté du Monde ou encore de Franceinfo : “Réforme des retraites : le gou­ver­ne­ment retire pro­vi­soi­re­ment l’âge pivot de l’a­vant-pro­jet de loi”, titre le site qui évoque “un pas vers cer­tains syn­di­cats” effec­tué par le Premier ministre.

Alors pour­quoi “pro­vi­soi­re­ment” ? Parce que ce fameux âge pivot revien­dra façon boo­me­rang si les par­te­naires sociaux ne dénichent pas de mesures alter­na­tives “per­met­tant d’at­teindre l’é­qui­libre finan­cier en 2027” lors de la confé­rence de finan­ce­ment qui doit rendre ses conclu­sions fin avril. La sou­plesse annon­cée est d’au­tant plus fic­tive que le gou­ver­ne­ment, annonce Philippe, envi­sage de  “prendre par ordon­nance toute mesures per­met­tant d’as­su­rer l’é­qui­libre du sys­tème de retraite à l’ho­ri­zon 2027”. Pour résu­mer, explique la jour­na­liste du Parisien, “ils laissent aux syn­di­cats jusque fin avril pour trou­ver des alter­na­tives à l’âge pivot, mais de toute façon la déci­sion finale sera prise par ordon­nance”.

Un “recul”, vraiment ?

Résumons-nous : l’âge pivot non sys­té­mique, celui qui ne concerne que les toutes pro­chaines années, est le seul concer­né par la “conces­sion” du gou­ver­ne­ment. Et le gou­ver­ne­ment ne semble pas exclure la pos­si­bi­li­té de le réin­tro­duire si les par­te­naires sociaux ne se mettent pas d’ac­cord. Peut-on dans ces cir­cons­tance par­ler de “retrait”, voire de “recul” (“pro­vi­soire” ou non), comme l’ont fait notam­ment TF1, l’AFP, Franceinfo, ou encore Le Parisien ? Ce der­nier a même titré… “Édouard Philippe lâche enfin du lest”.

Il a lâché du lest «séman­tique»”, rétorque Catherine Gasté, citant le pro­fes­seur en com­mu­ni­ca­tion Arnaud Benedetti, qui inter­ve­nait ce dimanche sur LCI pour évo­quer un “com­pro­mis de com­mu­ni­cants, un com­pro­mis de séman­tique”. La jour­na­liste se déso­li­da­rise du titre de son jour­nal et ne voit abso­lu­ment pas de recul ou de retrait concret dans l’an­nonce du Premier ministre, qui perd même les spé­cia­listes du dos­sier, se déses­père Gasté. Elle y décèle cepen­dant un “coup de maître” : “L’annonce lui per­met d’en­jam­ber le débat puisque la mesure d’é­qui­libre de 2022, qui bra­quait une par­tie de la majo­ri­té, ne sera, du coup, pas dis­cu­tée à l’Assemblée. Et dans le même temps il ne se dédit pas, puis­qu’il dit qu’a­près la fin du mois d’a­vril on pas­se­ra par ordon­nance”. La jour­na­liste note éga­le­ment que le calen­drier per­met de ne pas tran­cher la ques­tion avant les muni­ci­pales de mars 2020.

On est donc loin d’une “vic­toire” de la CFDT qui se féli­cite d’a­voir “obte­nu” le “retrait” de l’âge pivot. “Maintenant, ça va être à la CFDT de faire la dif­fé­rence entre âge pivot et âge d’é­qui­libre” pour convaincre sa base de la conces­sion, ana­lyse la jour­na­liste du Parisien.

Juliette Gramaglia

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