Comme d’autres médias plus “pro­fes­sion­nels”, notre site béné­vole a reçu ce cri d’a­lerte des ensei­gnants du col­lège Jean-Macé de Mainvilliers à pro­pos des moyens qui leur seront attri­bués pour la pro­chaine ren­trée sco­laire. C’est bien volon­tiers que nous publions la qua­si tota­li­té de leur lettre, nous qui ne ces­sons, depuis notre créa­tion, d’a­ler­ter sur la situa­tion faite à l’en­sei­gne­ment en annon­çant et rela­tant, notam­ment, les ras­sem­ble­ments et mani­fes­ta­tions qu’elle sus­cite. Par cette démarche, ces ensei­gnants disent vou­loir :

  • Alerter les jour­na­listes de l’hypocrisie du gou­ver­ne­ment, et per­mettre à un véri­table contre-pou­voir des médias de se mettre en place,
  • Alerter les parents d’élèves sur la grave dégra­da­tion des condi­tions d’enseignement pour leurs enfants,
  • Alerter les citoyens sur le dis­cours men­son­ger du gou­ver­ne­ment et le choix de ce gou­ver­ne­ment de main­te­nir les classes sociales défa­vo­ri­sées dans leur misère sociale, au pro­fit d’autres inté­rêts finan­ciers.

Puissions-nous modes­te­ment contri­buer à ces objec­tifs.

 

[Le titre et les inter­titres sont de la rédac­tion. Les pho­tos sont d’illus­tra­tion et ne sont pas issues du col­lège Jean-Macé]

 

 

Les col­lèges et lycées de France viennent de rece­voir leur dota­tion en heures (DHG = dota­tion horaire glo­bale) pour l’année sco­laire 2020–2021, et nous consta­tons dans notre dépar­te­ment de l’Eure-et-Loir une baisse consi­dé­rable des moyens.

Nos classes pas­se­ront de 25 à 30 élèves

CDI dans un collègeDans notre col­lège, clas­sé REP (1), nous per­dons 3 classes. En effet, selon un algo­rithme qui ne nous a pas été expli­qué, sou­dai­ne­ment, nos classes limi­tées à 25 élèves par classe (ce que per­met le dis­po­si­tif REP et que nous trou­vons abso­lu­ment néces­saire pour dis­pen­ser un ensei­gne­ment de qua­li­té) passent à 30 élèves par classe. Nous sommes peut-être trop bêtes pour com­prendre ce mode de cal­cul, mais ce que nous en dédui­sons, c’est la dis­pa­ri­tion, sans aucune annonce de la part du rec­to­rat, du dis­po­si­tif REP pour notre éta­blis­se­ment.

Cette dota­tion nous oblige à choi­sir entre deux pos­si­bi­li­tés, qui ne nous satis­font abso­lu­ment pas :

  • Poursuivre les pro­jets et les dis­po­si­tifs mis en place mais avec des effec­tifs par classes extrê­me­ment éle­vés alors que nous sommes en REP. Cela implique aus­si des dif­fi­cul­tés logis­tiques et des pro­blèmes de sécu­ri­té dans les salles de classe, trop petites pour accueillir ce nombre d’élèves.
  • Conserver des effec­tifs adap­tés à la popu­la­tion d’élèves que nous accueillons (maxi­mum 25 par classe) mais sup­pri­mer tous les dis­po­si­tifs mis en place pour la réus­site des élèves depuis de nom­breuses années (sor­ties, voyages, pro­jets, aide per­son­na­li­sée, options LCE (2), classe ciné­ma…) car nous aurons uti­li­sé ces moyens pour recréer les trois classes man­quantes.

Pourquoi devoir faire un choix au détri­ment de nos élèves ?

Des élèves issus de familles socia­le­ment défa­vo­ri­sées

Élève et lectureLaissez-nous vous pré­sen­ter nos élèves jus­te­ment : nous ne le cache­rons pas, cer­tains de nos élèves sont dif­fi­ciles, remuants, voire inso­lents et cer­taines heures de cours sont épui­santes. Heureusement que nous n’avons que 25 élèves par classe ! Mais, en véri­té, nos élèves, pour la plu­part, sont des enfants sym­pa­thiques, sou­vent enthou­sias­més par les pro­jets pro­po­sés, pour cer­tains méri­tants et brillants.

Notre pro­blème prin­ci­pal est qu’un grand nombre de nos élèves est issu de familles socia­le­ment défa­vo­ri­sées, ne par­lant pas tou­jours fran­çais à la mai­son. Beaucoup de nos parents d’élèves ont des horaires contrai­gnants, cer­tains tra­vaillent de nuit, et voient peu leurs enfants. Beaucoup de nos parents d’élèves ne connaissent pas bien les rouages du sys­tème sco­laire, et mettent du temps à s’adapter aux exi­gences de l’école, et s’en remettent aux pro­fes­seurs pour veiller au bon dérou­le­ment de la sco­la­ri­té de leur enfant. Cela a pour consé­quence que beau­coup de nos élèves tra­vaillent peu à la mai­son et ne savent pas tra­vailler seul, car leurs parents n’ont pas pu leur apprendre. Mais tous les parents ont confiance en l’école pour don­ner un meilleur ave­nir que le leur à leur enfant…

Nous ne sommes pas des magi­ciens

CDI et réserveEt c’est là pour nous que le bât blesse : com­ment don­ner à nos élèves cette pos­si­bi­li­té de croire en leur ave­nir et de prendre l’ascenseur social quand la poli­tique du gou­ver­ne­ment sup­prime des moyens déjà bien maigres à nos éta­blis­se­ments ? On nous demande de tou­jours faire mieux avec moins, mais nous ne sommes pas des magi­ciens, et nous nous refu­sons de voir l’avenir de ces enfants gâché.

Nos élèves n’ont que l’école pour leur appor­ter les bases des connais­sances néces­saires à leur futur, pour leur appor­ter l’ouverture d’esprit et cultu­relle néces­saire pour en faire des citoyens éclai­rés et épa­nouis, des tra­vailleurs moti­vés. Ils n’ont pas la chance d’avoir une famille qui les aide à faire leurs devoirs, qui les emmène en vacances ou au musée.

Comment dans ce cadre-là jus­ti­fier une poli­tique qui main­tient clai­re­ment ces enfants dans la pau­vre­té et la misère sociale en dimi­nuant chaque année la qua­li­té de leur école ? On nous dit qu’il n’y a plus d’argent. Mais lorsqu’il s’agit de faire de la com­mu­ni­ca­tion et de déblo­quer des moyens pour le « numé­rique », l’argent arrive comme par miracle.

Nous avons aler­té le rec­to­rat sur notre situa­tion qui nous a octroyé 10h de plus (ce qui pour nous est bien trop insuf­fi­sant), pour­quoi ne pas nous les avoir don­né dès le départ ? Nous sommes obli­gés d’aller qué­man­der des heures, de faire pres­sion pour obte­nir des heures qu’ils peuvent encore nous don­ner. Ce n’est vrai­ment pas nor­mal.

Nous envi­sa­geons d’autres actions

Élève et auteurSi nous n’étions pas des per­sonnes pas­sion­nées par notre métier et des citoyens enga­gés, si nous n’avions aler­té per­sonne et étions res­tés à notre place de gen­tils fonc­tion­naires, l’avenir de beau­coup de nos élèves serait com­pro­mis, les condi­tions de tra­vail pour l’année à venir clai­re­ment dégra­dées. Il n’est pas nor­mal d’avoir à se battre là-des­sus.

Nous avons fait une demande d’au­dience à l’Inspection Académique pour leur faire part de notre grande inquié­tude et deman­der des moyens sup­plé­men­taires. Nous envi­sa­geons dès à pré­sent d’autres actions (jour­née col­lège mort, grève) si l’au­dience n’a­bou­tit pas à une aug­men­ta­tion de la dota­tion.

Blanquer per­siste et signe pour dire [dans les médias] qu’il n’y a que quelques pro­fes­seurs radi­caux qui s’opposent à sa poli­tique. Mais cela est faux. La majo­ri­té des col­lègues de notre équipe est prête à faire grève contre le manque de moyen, les col­lègues des lycées expriment dans leur majo­ri­té une grande souf­france face à la réforme. Le ministre dit vou­loir nous aider car les pro­fes­seurs sont « au plus près des réa­li­tés ». Il dit que « l’écoute est indis­pen­sable ».

Comment le gou­ver­ne­ment ose-t-il pro­fé­rer de tels pro­pos, par­ler d’école de la confiance, d’école de l’égalité, et agir dans l’ombre en sup­pri­mant des moyens encore et encore ?

Les pro­fes­seurs en colère du col­lège Jean-Macé (28)

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  1. Réseau d’éducation prio­ri­taire.
  2. Langues et cultures euro­péennes.