Hier, la jour­née fut sinistre. Elle a com­men­cé au son des 25 ordon­nances du gou­ver­ne­ment. Du jamais vu depuis 1958, en pleine guerre d’Algérie. Elle s’est ter­mi­née au son lugubre d’un pré­sident de la République qui se met en scène comme un chef de guerre, en espé­rant ain­si mas­quer le vide de son dis­cours.

J’ai beau avoir lues et relues dans la jour­née ces ordon­nances, rien de rien sur les réqui­si­tions d’entreprises, les natio­na­li­sa­tions néces­saires. Pas le début d’un plan pour pro­duire ce dont nous avons besoin comme maté­riels pour les hôpi­taux et pour nous pro­té­ger col­lec­ti­ve­ment – notam­ment celles et ceux qui tra­vaillent dans des sec­teurs essen­tiels.

Destruction du code du tra­vail sur ordon­nances

En revanche, ces ordon­nances sont cara­bi­nées pour détruire le code du tra­vail, avec la semaine de 60 heures auto­ri­sée et des remises en cause impres­sion­nantes de conquis sociaux. Les 48 h. maxi­mum impo­sées par les normes euro­péennes sont allè­gre­ment pié­ti­nées. Toute la sou­plesse est don­née aux patrons pour flexi­bi­li­ser, pré­ca­ri­ser, inten­si­fier le tra­vail. Adieu vacances et dimanches… Les dates des jours de RTT et les jours de repos affec­tés au compte-épargne temps du sala­rié pour­ront être dic­tées ou modi­fiées « uni­la­té­ra­le­ment » par la direc­tion, sans qu’un accord col­lec­tif soit requis. Le recours au chô­mage par­tiel est faci­li­té. Ne nous y trom­pons pas : non seule­ment les ouvriers et employés des sec­teurs essen­tiels sont dès aujourd’hui trans­for­més en chair à canon mais tout est pré­pa­ré pour impo­ser dura­ble­ment un nou­veau choc ultra-libé­ral.

Les banques chou­chou­tées

FinanceLes banques sont au centre des aides éco­no­miques pré­vues par les ordon­nances, sans aucune exi­gence de contre­par­ties. On aurait pu rêver que les ordon­nances inter­disent le rever­se­ment de divi­dendes, au moins cette année, pour aider au par­tage des richesses. Nada. L’annonce de 4 mil­liards d’aide pour les start-up fait un drôle d’effet quand on ne connaît tou­jours pas le mon­tant du sou­tien aux hôpi­taux…

Nous n’avons pas signé de chèque en blanc au gou­ver­ne­ment le week-end der­nier en votant contre la loi por­tant sur les mesures d’urgence sani­taire. Si cer­tains dou­taient de notre posi­tion, elle prend tout son sens avec cette mise en appli­ca­tion concrète de ces 25 ordon­nances…

Des masques moi­sis

Dans la mati­née, nous rece­vons sur nos boucles Telegram un mes­sage de notre col­lègue euro­dé­pu­té Younous Omarjee : tant atten­dus par les soi­gnants libé­raux, les 200.000 masques livrés à l’île de La Réunion sont moi­sis et tachés, cer­tains avec des insectes dedans ! Idem à Mayotte. Quand le pire se pro­duit en France, c’est tou­jours le pire du pire dans les Outre-Mer… Accablant.

Un peu plus tard, je découvre ce son­dage : pour 65% des Français, le gou­ver­ne­ment est res­pon­sable de la pénu­rie car il n’a pas pris les bonnes mesures pour rec­ti­fier le tir. La colère monte… Ils ne réus­si­ront pas à la confi­ner.

« Un ensei­gnant qui ne tra­vaille pas »

La jour­née fut affreu­se­ment ani­mée par les décla­ra­tions de la porte-parole du gou­ver­ne­ment, Sibeth N’Dyae. En pleine crise sani­taire, nous pour­rions en rire si nous n’avions pas la gorge si nouée par la gra­vi­té de la situa­tion quand en point presse, elle déclare : « Nous n’entendons pas deman­der à un ensei­gnant qui aujourd’hui ne tra­vaille pas de tra­ver­ser toute la France pour aller récol­ter des fraises ». Chassez le natu­rel… On se demande com­ment ce gou­ver­ne­ment peut nous assé­ner « il y a une conti­nui­té péda­go­gique », puisque les profs doivent trou­ver les moyens d’assurer cours et/ou devoirs, et, « en même temps », se voir trai­ter avec autant de mépris et comme s’ils ne fai­saient rien de leurs saintes jour­nées… La porte-parole ne s’est pas arrê­tée là : « Le Président ne porte pas de masques parce qu’il n’y en a pas besoin quand on res­pecte les dis­tances de pro­tec­tion ».

Les contra­dic­tions du pou­voir

Une fois de plus, on ne com­prend rien aux consignes. Or ces contra­dic­tions du pou­voir ont un impact concret sur les pra­tiques des gens et leurs angoisses. Macron nous incite à aller au théâtre et, cinq jours plus tard, l’arrêté de confi­ne­ment est signé, les espaces cultu­rels sont fer­més. Les ministres Blanquer et Véran nous disent de ne pas avoir peur d’envoyer les enfants à l’école et, trois jours plus tard, les éta­blis­se­ments sco­laires sont fer­més. Le gou­ver­ne­ment main­tient la tenue des élec­tions muni­ci­pales mais, la veille, le Premier ministre annonce les mesures de confi­ne­ment. C’est ain­si que les Français res­sentent une navi­ga­tion à vue au som­met de l’État de nature à accroître le sen­ti­ment de ne pas être pro­té­gé.

Un décor de guerre

Macron à Mulhouse [Capture BFM]

Macron à Mulhouse sur fond mili­taire

C’est pour finir avec un masque que nous avons décou­vert Emmanuel Macron au jour­nal télé­vi­sé hier dans un hôpi­tal à Mulhouse. C’est ensuite dans un décor de guerre soi­gneu­se­ment cali­bré, avec ses tentes mili­taires, qu’Emmanuel Macron a pro­non­cé son dis­cours. Le Président appa­rais­sait tout petit devant les évé­ne­ments. Il n’a trou­vé ni les mots, ni les actes à la hau­teur du défi sani­taire. Aucune annonce, en dehors d’un plan pour l’hôpital, déjà annon­cé et ré-annon­cé, même s’il est main­te­nant « mas­sif », mais nous ne connais­sons tou­jours pas le mon­tant de la dota­tion aux hôpi­taux, ni celui des primes immé­diates… Notons que seuls 22 mil­lions de Français l’ont écou­té contre 35 mil­lions lors de sa pré­cé­dente inter­ven­tion. Un signe de défiance ?

Avant de m’endormir, comme un lot intime de conso­la­tion dans ce ter­rible pay­sage, j’ai enton­né ce refrain d’un chant révo­lu­tion­naire de 1871 :

Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mau­vais jours fini­ront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y met­tront.
Quand tous les pauvres s’y met­tront.

 

Clémentine Autain, 26 mars 2020

[Élue dépu­tée avec le sou­tien d’Ensemble!, de la France insou­mise et du Parti com­mu­niste fran­çais ; ins­crite au groupe par­le­men­taire LFI]

 

Retrouvez cette tri­bune sur le blog de l’élue.