Tirer les leçons du chaos que nous tra­ver­sons doit nous per­mettre de rebâ­tir une socié­té plus juste et plus vivable. Et sur­tout de mieux appré­hen­der un autre grand dan­ger : le dérè­gle­ment cli­ma­tique, estime l’écrivain et cinéaste drouais Cyril Dion dans une tri­bune don­née au Monde.

 

Depuis que la majo­ri­té d’entre nous est confi­née, les réseaux sociaux cré­pitent, appe­lant à faire de cette pause for­cée un moment de réflexion col­lec­tive sur ce que sera l’après-coronavirus.

Emmanuel Macron lui-même s’est ris­qué, dans son allo­cu­tion télé­vi­sée le 12 mars, à affir­mer qu’« il nous fau­dra demain tirer les leçons du moment que nous tra­ver­sons, inter­ro­ger le modèle de déve­lop­pe­ment dans lequel s’est enga­gé notre monde depuis des décen­nies et qui dévoile ses failles au grand jour ». Oui, il y aura beau­coup de leçons à tirer : l’impréparation de nos pays qui ont igno­ré les alertes de nom­breux scien­ti­fiques sur la résur­gence pro­bable d’un syn­drome de type SRAS, l’abandon de sys­tèmes de san­té qui crient, de longue date, leur manque de moyens, la prime à la ren­ta­bi­li­té sur la san­té…

Mais tirer les leçons de cette crise peut aus­si nous aider à pré­pa­rer l’après, à construire une socié­té plus juste, plus rési­liente, plus sou­te­nable. Particulièrement en anti­ci­pant un autre dan­ger : le dérè­gle­ment cli­ma­tique cou­plé à la sixième extinc­tion de masse des espèces. Car le chaos que nous vivons n’est sans doute rien en com­pa­rai­son de ce que nous pour­rions tra­ver­ser, livrés aux consé­quences du péril cli­ma­tique…

Des « points de bas­cule »

SécheresseLes der­nières esti­ma­tions des plus grands labo­ra­toires fran­çais de cli­ma­to­lo­gie sont ter­ri­fiantes. Elles pré­voient une aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture de 2 °C en 2040 et, si nous conti­nuons à vivre comme aujourd’hui, de 7 °C en 2100. Dans ce monde à + 7 °C, les étés cani­cu­laires seraient la norme, des villes comme La Rochelle, Calais, Arles, Le Havre, Dunkerque seraient par­tiel­le­ment sous les eaux.

Les ren­de­ments agri­coles pour­raient avoir chu­té de 70 %, créant des émeutes de la faim, la forêt ama­zo­nienne se trans­for­me­rait en savane, des pays entiers devien­draient inha­bi­tables, pro­pul­sant des cen­taines de mil­lions de réfu­giés sur les routes, l’eau vien­drait à man­quer, de nou­veaux virus feraient cer­tai­ne­ment leur appa­ri­tion… Virus – par­ti­cu­liè­re­ment les zoo­noses comme le Covid-19 – dont la pro­pa­ga­tion pour­rait être accé­lé­rée par la défo­res­ta­tion, l’élevage inten­sif et la des­truc­tion de la bio­di­ver­si­té. Lorsqu’on mesure la panique et les désta­bi­li­sa­tions que le nou­veau coro­na­vi­rus a créées, il ne faut pas être devin pour ima­gi­ner ce qu’il advien­drait de l’économie mon­diale.

Evidemment, diront les plus scep­tiques, mais nous trou­ve­rons d’ici là des solu­tions. Peut-être, mais de nom­breux cher­cheurs nous alertent sur le fait que les éco­sys­tèmes ne fonc­tionnent pas de façon linéaire et qu’il existe ce qu’ils appellent des « points de bas­cule » qui, une fois fran­chis, pro­voquent des réac­tions en chaîne accé­lé­rant les phé­no­mènes jusqu’à un embal­le­ment poten­tiel­le­ment incon­trô­lable.

+ 2 °C est un point de bas­cule, comme le décri­vait l’étude de 2018 dite de « la pla­nète étuve ». Même s’il faut, comme dans toute hypo­thèse scien­ti­fique, gar­der une cer­taine pru­dence, la rai­son nous com­man­de­rait de prendre toutes les pré­cau­tions néces­saires. Car, si nous le fran­chis­sons dès 2040, le temps presse.

L’ère de la sobrié­té ?

Le dérè­gle­ment cli­ma­tique et la dis­pa­ri­tion mas­sive de la bio­di­ver­si­té ont une ori­gine com­mune : nous vivons au-des­sus de nos moyens. Pour ne par­ler que de la France, nous dépen­sons notre bud­get annuel de car­bone – ce que nous pou­vons émettre sans ris­quer de dés­équi­li­brer le cli­mat – en deux mois. Nous épui­se­rions notre bud­get de res­sources natu­relles – ce que nous pou­vons pré­le­ver sans épui­ser le stock – en six. Et je ne parle pas des Américains, des Chinois, des Anglais ou des Australiens. Nous avons besoin de rééqui­li­brer notre bud­get et décé­lé­rer.

L’épidémie due au coro­na­vi­rus nous en offre une sai­sis­sante démons­tra­tion. Les émis­sions chi­noises auraient bais­sé de 25 % en février, com­pa­ra­ti­ve­ment à 2019. Celles de l’Italie suivent le même che­min. La pol­lu­tion de l’air a été réduite de façon si radi­cale qu’un cher­cheur de l’université de Stanford n’a pas hési­té à affir­mer que « la réduc­tion de la pol­lu­tion en Chine a pro­ba­ble­ment sau­vé vingt fois plus de vies que celles qui ont été per­dues en rai­son du virus » (même si cette affir­ma­tion serait à rela­ti­vi­ser lorsque nous connaî­trons le véri­table nombre de morts…).

Du côté de la vie sau­vage, il en va de même. Des dau­phins ont été fil­més dans les canaux de Venise, des san­gliers dans les rues de Rome, l’ensemble de la faune chi­noise, fran­çaise, ita­lienne, espa­gnole… est pour la pre­mière fois depuis des décen­nies (peut-être même des siècles) pré­ser­vé des col­li­sions avec les voi­tures, de la pré­sence pré­da­trice des humains…

CroissanceEn nous confi­nant, en fai­sant s’effondrer la crois­sance, le pro­duit inté­rieur brut (PIB), les cours de la Bourse, nous sau­vons le cli­mat et la bio­di­ver­si­té. A quel prix ? Combien de faillites, de chô­meurs, de morts liés à une réces­sion mon­diale que les États tentent de jugu­ler en creu­sant leurs défi­cits et en déblo­quant des sommes consi­dé­rables qui, en temps nor­mal, sont sup­po­sées ne pas être dis­po­nibles pour les urgences cli­ma­tiques ou les déboires des hôpi­taux publics. Passons. Car c’est jus­te­ment le nœud du pro­blème : com­ment choi­sir de ralen­tir plu­tôt que de subir l’effondrement.

Se pré­pa­rer aux chocs

Nous le consta­tons, avec dépit, nos socié­tés ultra­mon­dia­li­sées, spé­cia­li­sées, sont fra­gi­li­sées lorsqu’elles sont entra­vées dans leur méca­nique d’échanges effré­nés. Chaque mois de confi­ne­ment « coûte » trois points de PIB à la France.

En quinze jours, dix mil­lions d’Américains se sont ins­crits à l’assurance-chômage. Nos socié­tés dépendent dan­ge­reu­se­ment de la crois­sance, du cycle inin­ter­rom­pu de pro­duc­tion-consom­ma­tion et des appro­vi­sion­ne­ments qui viennent du monde entier.

Face aux menaces cli­ma­tiques, de nom­breux col­lec­tifs éco­lo­gistes appellent depuis des années à pré­pa­rer nos ter­ri­toires aux chocs qu’ils pour­raient subir. Comment ?

D’abord en relo­ca­li­sant une par­tie de notre ali­men­ta­tion. Chaque ter­ri­toire devrait pou­voir assu­rer une part essen­tielle de la pro­duc­tion de nour­ri­ture de ses habi­tants, tout en conti­nuant à échan­ger une autre part, comme l’évoquait un rap­port pro­duit pour le groupe Vert du Parlement euro­péen, par l’Institut Momentum et Pablo Servigne.

Ensuite en ren­for­çant l’indépendance éner­gé­tique des pays et des ter­ri­toires avec des éner­gies renou­ve­lables. Nous sommes aujourd’hui dépen­dants d’un appro­vi­sion­ne­ment de pétrole, de gaz, de char­bon, d’uranium et de métaux rares (pour le numé­rique, le solaire et l’éolien…) per­met­tant le bon fonc­tion­ne­ment éner­gé­tique de nos socié­tés. Etre capable d’assurer un mini­mum de l’énergie que nous consom­mons loca­le­ment sera sans doute vital à l’avenir en cas de défaillance des réseaux.

Relocaliser

En sécu­ri­sant nos appro­vi­sion­ne­ments en eau. Ce qui signi­fie à la fois éco­no­mi­ser (notam­ment dans l’agriculture), plus intel­li­gem­ment récu­pé­rer les eaux de pluie dans les bâti­ments, adjoindre aux cen­trales indus­trielles d’épuration des sys­tèmes locaux de phy­toé­pu­ra­tion, pro­té­ger les nappes phréa­tiques des conta­mi­na­tions aux pes­ti­cides…

En pré­pa­rant nos ter­ri­toires à des cir­cons­tances extrêmes : végé­ta­li­ser pour cli­ma­ti­ser les villes sou­mises à des étés cani­cu­laires, ces­ser d’artificialiser et lais­ser de larges parts de nos ter­ri­toires absor­ber les pré­ci­pi­ta­tions, abri­ter la vie sau­vage et les pol­li­ni­sa­teurs dont l’agriculture a besoin…

Enfin, relo­ca­li­ser une part de notre éco­no­mie. Il est impru­dent d’abandonner des pans entiers de nos éco­no­mies, indis­pen­sables à nos vies quo­ti­diennes, à des logiques de mar­ché et à des entre­prises mul­ti­na­tio­nales dont nous ne pou­vons maî­tri­ser les choix.

Nous avons besoin d’une mul­ti­tude d’entrepreneurs locaux et indé­pen­dants, d’agriculteurs, d’artisans, de PME qui répondent aux besoins essen­tiels de chaque ter­ri­toire. Et, bonne nou­velle, plu­sieurs études amé­ri­caines montrent que ce type d’économie locale diver­si­fiée crée plus d’emplois et répar­tit plus équi­ta­ble­ment les richesses.

Inventer un autre monde

ArtisanNous redé­cou­vrons avec fra­cas que nous fai­sons inté­gra­le­ment par­tie d’un éco­sys­tème plus vaste, sur lequel l’économie, la tech­no­lo­gie n’ont pas tou­jours de prise. Et c’est sans doute sur cette base que nous avons besoin de construire. Comment limi­ter notre pré­lè­ve­ment de res­sources natu­relles à leur capa­ci­té de renou­vel­le­ment ? Comment construire des socié­tés qui intègrent le reste des êtres vivants sur la pla­nète comme des sujets et plus comme des objets ? Comment répar­tir les richesses de façon à per­mettre à cha­cun une vie digne et épa­nouis­sante ?

Depuis des années, des mil­liers de per­sonnes expé­ri­mentent des idées qu’il nous appar­tien­dra d’examiner : per­ma­cul­ture, reve­nu uni­ver­sel, villes zéro déchet, éco­no­mie sym­bio­tique, ins­crip­tion de droits pour la nature, bio­mi­mé­tisme, réen­sau­va­ge­ment de ter­ri­toires, nou­veaux indi­ca­teurs qui rem­pla­ce­raient le PIB par la san­té des enfants, démo­cra­tie déli­bé­ra­tive, entre­prises libé­rées…

Ces expé­riences sont non seule­ment pas­sion­nantes mais elles ont bien sou­vent fait la preuve de leur effi­ca­ci­té, tout en ren­dant ceux qui les portent plus heu­reux. Car il ne s’agit pas seule­ment de nous pro­té­ger d’une sorte d’apocalypse, mais, pour une fois, d’imaginer le monde dans lequel nous vou­drions vrai­ment vivre. Et de s’y mettre.

Voilà la ques­tion la plus impor­tante : com­ment y par­ve­nir ? Engager une rup­ture col­lec­tive avec notre modèle de socié­té sup­pose un consen­sus sur les causes et un autre sur les remèdes.

Nos démo­cra­ties en dan­ger

Pour cela, nous avons plus que jamais besoin d’espaces démo­cra­tiques dans les­quels déli­bé­rer. Internet en est un. Mais d’autres sont néces­saires, don­nant lieu à des trans­for­ma­tions struc­tu­relles et pas seule­ment cultu­relles.

Pourquoi déli­bé­rer ? D’abord parce que, si les chiffres décri­vant les causes (le dépas­se­ment de tous nos bud­gets) sont dif­fi­ci­le­ment dis­cu­tables, les remèdes sont ardem­ment dis­cu­tés.

De nom­breuses voix s’élèvent pour expli­quer que nous pour­rions résoudre le pro­blème éco­lo­gique sans ralen­tir, mais en décou­plant seule­ment la crois­sance et la consom­ma­tion de matière. En fai­sant de la crois­sance « verte », du déve­lop­pe­ment durable. Une ver­sion un peu plus éco­lo­gique de notre modèle actuel.

C’est une posi­tion qui me paraît dif­fi­ci­le­ment tenable au regard des faits mais qui s’exprime tou­jours lar­ge­ment. Et tant que nous ne l’aurons pas tran­chée, nous n’agirons pas de concert.

Ensuite parce que la crise cli­ma­tique peut gra­ve­ment mettre en dan­ger nos démo­cra­ties.
Nous voyons, en cet épi­sode par­ti­cu­lier de pan­dé­mie, que nous sommes prêts à accep­ter de res­treindre mas­si­ve­ment nos liber­tés lorsque notre sécu­ri­té – et par­fois même notre sur­vie – est en jeu. Mais nous accep­tons aus­si de le faire, parce que nous savons que cette situa­tion est tem­po­raire.

Se libé­rer des lob­bys

Or, face au dérè­gle­ment cli­ma­tique, les mesures à prendre, si nous dépas­sons les seuils fati­diques, ne seront en aucun cas tran­si­toires, elles seront per­ma­nentes. Voulons-nous qu’elles nous soient impo­sées de façon auto­ri­taire par la force tra­gique des évé­ne­ments ou vou­lons-nous anti­ci­per et choi­sir démo­cra­ti­que­ment com­ment nous vou­lons décé­lé­rer ?

Par démo­cra­ti­que­ment, j’entends col­lec­ti­ve­ment, mais éga­le­ment libé­rés des lob­bys qui dépensent des quan­ti­tés fara­mi­neuses de temps, d’argent et d’énergie pour empê­cher ces chan­ge­ments. L’exemple le plus illustre et le plus docu­men­té étant désor­mais les mil­liards inves­tis par Exxon pour finan­cer des études semant déli­bé­ré­ment le doute sur la réa­li­té du chan­ge­ment cli­ma­tique, mais il est loin d’être iso­lé.

Délibérer, c’est notam­ment ce que tente de faire la conven­tion citoyenne pour le cli­mat, qui réunit depuis plu­sieurs mois cent cin­quante citoyens tirés au sort, repré­sen­ta­tifs de toute la France, pour éla­bo­rer des mesures per­met­tant de réduire d’au moins 40 % (en réa­li­té, il fau­drait plu­tôt les réduire de 50 % à 65 %) nos émis­sions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans un esprit de jus­tice sociale.

Lorsque les cent cin­quante ren­dront leurs pro­po­si­tions, Emmanuel Macron s’est enga­gé à les trans­mettre sans filtre au Parlement et à les sou­mettre à réfé­ren­dum. Et il est indis­pen­sable qu’il le fasse car c’est la qua­dra­ture du cercle : la déli­bé­ra­tion à l’échelle du pays. C’est une oppor­tu­ni­té que nous pou­vons sai­sir pour com­men­cer le tra­vail tous ensemble.

Equité, réa­lisme, dési­ra­bi­li­té

La réus­site de ces déli­bé­ra­tions col­lec­tives (qu’elles se tiennent à cent cin­quante dans la conven­tion citoyenne ou à plu­sieurs mil­lions lors de réfé­ren­dums) néces­site à mon sens trois condi­tions.

D’abord, l’équité. Personne ne consen­ti­ra à chan­ger son mode de vie si les plus riches (qui sont res­pon­sables de la majo­ri­té des émis­sions et sont les pre­miers à devoir décroître) ne donnent pas l’exemple, si les pol­lueurs ne sont pas en pre­mière ligne, si la redis­tri­bu­tion des richesses n’aide pas à construire un monde où l’essentiel est assu­ré à cha­cun, plu­tôt que le super­flu accu­mu­lé par une petite mino­ri­té.

Ensuite, le réa­lisme éco­no­mique. Comment pou­vons-nous ralen­tir sans que tout s’effondre ? Sur ce plan, les tra­vaux d’économistes comme Eloi Laurent, Tim Jackson, Aurélie Piet (entre autres) sont pré­cieux. C’est à cela que devraient s’atteler tous les cher­cheurs en éco­no­mie du monde entier.

HorizonEnfin, la dési­ra­bi­li­té. Nous avons besoin d’un récit, d’un hori­zon, d’une vision. Comment vivrions-nous ? Serait-ce moins bien ou mieux ? La ques­tion que nous pour­rions peut-être nous poser est : qu’avons-nous à y perdre ? Dans cette période où notre vie se réduit à l’essentiel, que nous manque-t-il ? Qu’est-ce qui compte vrai­ment pour nous ? Peut-être de savoir que nous pour­rons tous vivre libres, dignes, en bonne san­té, sur une pla­nète vivante, près de ceux que nous aimons…

Et je crois que c’est le pro­jet auquel nous devrions nous atte­ler. Il est, plus que jamais, hau­te­ment poli­tique.

Pour signer la péti­tion #PlusJamaisCa, signons #PourLeJourDapres ini­tiée par 15 asso­cia­tions et syn­di­cats (*) dans le pro­lon­ge­ment de la tri­bune de 18 res­pon­sables, cli­quez sur le lien.

 

* Action Non-Violente COP 21, Alternatiba, les Amis de la Terre France, Attac France, CCFD Terre Solidaire, Confédération pay­sanne, CGT, Convergence natio­nale des Services Publics, Fédération syn­di­cale uni­taire (FSU), Fondation Copernic, Greenpeace France, Oxfam France, Reclaim Finance, Union syn­di­cale Solidaires, 350.org