Depuis le début de la crise sani­taire, de nom­breuses ini­tia­tives, publiques ou non, tri­bunes et péti­tions cir­culent pour faire adve­nir un monde nou­veau. Ces appels doivent conver­ger pour enclen­cher une dyna­mique qui bous­cule le champ poli­tique.

Beaucoup a déjà été écrit sur la période que nous tra­ver­sons. Plus per­sonne ne nie que nous vivons un bas­cu­le­ment, une rup­ture franche entre un avant et un après. Notre modèle de déve­lop­pe­ment est en cause. Hérité du capi­ta­lisme indus­triel du XIXe siècle, il est basé sur la loi du pro­fit, la pré­da­tion des res­sources natu­relles et éner­gé­tiques, l’exploitation, le temps court et la déme­sure. Depuis des décen­nies, le néo­li­bé­ra­lisme, avec son lot d’austérité des bud­gets publics, de déré­gu­la­tion éco­no­mique et d’aveuglement à l’égard des limites des res­sources natu­relles, nous a consi­dé­ra­ble­ment affai­blis pour affron­ter la pan­dé­mie. Aujourd’hui, cha­cun pressent que ce modèle bute sur ses propres contra­dic­tions.

Stratégie du choc ou modèle alter­na­tif

De nom­breuses voix s’élèvent, au gou­ver­ne­ment comme au Medef, pour reven­di­quer un retour rapide à la nor­male, une mobi­li­sa­tion géné­rale en faveur de la levée de toutes les contraintes sociales ou envi­ron­ne­men­tales sus­cep­tibles de frei­ner le redé­mar­rage. «L’important, c’est de remettre la machine éco­no­mique en marche et de repro­duire de la richesse en masse, pour ten­ter d’effacer, dès 2021, les pertes de crois­sance de 2020», déclare le patron du Medef qui ajoute clai­re­ment : «Ensuite, il fau­dra bien se poser la ques­tion tôt ou tard du temps de tra­vail, des jours fériés et des congés payés pour accom­pa­gner la reprise et faci­li­ter, en tra­vaillant un peu plus, la créa­tion de crois­sance sup­plé­men­taire.» Bruno Le Maire ne dit pas autre chose : il faut «se remettre for­te­ment au tra­vail» pour «relan­cer la crois­sance».

Cette voie est une impasse dan­ge­reuse. Des voix nom­breuses dans la socié­té contestent cette orien­ta­tion qui nous conduit dans un mur. L’austérité bud­gé­taire, avec sa mar­chan­di­sa­tion de la san­té et ses lits d’hôpitaux déci­més, nous a consi­dé­ra­ble­ment affai­blis dans la crise sani­taire. Nous avons vu aus­si que la rapa­ci­té d’entreprises à l’activité non indis­pen­sable condui­sait des sala­riés à tra­vailler sans pro­tec­tion. Les métiers néces­saires à nos vies se sont révé­lés au grand jour… Scoop : les aides-soi­gnantes et les éboueurs sont plus utiles que les tra­ders ou les publi­ci­taires, ce qui ne se lit pas dans la recon­nais­sance sociale et la feuille de paie. Les catas­trophes liées à la crise cli­ma­tique nous appa­raissent plus tan­gibles, le Covid-19 fai­sant figure de grande répé­ti­tion : nous devons nous y pré­pa­rer et chan­ger pour empê­cher le désastre pla­né­taire.

Tulipes rouges et buissons vertsLes termes d’une alter­na­tive sociale et éco­lo­giste se cherchent et s’inventent. Elle tient dans une arti­cu­la­tion des objec­tifs sociaux et éco­lo­gistes. L’heure est venue d’accélérer le pro­ces­sus de matu­ra­tion d’une issue éman­ci­pa­trice aux crises contem­po­raines. Le par­tage des richesses et des res­sources natu­relles, des pou­voirs, des savoirs et des temps de la vie est le fil rouge et vert qui peut relan­cer l’espérance d’une vie meilleure. Les condi­tions de l’habitabilité de la Terre doivent être assu­rées comme celles de la digni­té et de la liber­té pour cha­cune et cha­cun. Sortir du consu­mé­risme pour se poser la ques­tion des besoins est un enjeu déci­sif. La hié­rar­chie des normes et des reve­nus s’en trou­ve­ra bous­cu­lée autant que le pro­duc­ti­visme qui détruit l’écosystème et le sens de la vie. Développer les biens com­muns, relo­ca­li­ser l’économie, chan­ger la fis­ca­li­té et taxer les reve­nus finan­ciers pour viser la jus­tice sociale, étendre le socle des droits et pro­tec­tions, assu­rer une démo­cra­tie active en enga­geant la refonte de notre République : ces objec­tifs sont lar­ge­ment par­ta­gés au sein des gauches et des éco­lo­gistes. Nous savons que bien des ques­tions res­tent cli­vantes, sur la stra­té­gie euro­péenne, le niveau de rup­ture, le nucléaire ou encore la place de l’Etat. Le mot gauche lui-même est en débat. Mais l’histoire s’accélère et notre res­pon­sa­bi­li­té est enga­gée.

Nous devons créer les condi­tions d’une alter­na­tive au duo­pole Macron-Le Pen. Nous sommes vent debout contre le pou­voir en place qui sus­cite chaque jour davan­tage de contes­ta­tion et de colère. En face, l’extrême droite croit son heure arri­vée. Nous aurions tort de balayer cette hypo­thèse d’un revers de la main, trop concen­trés à comp­ter nos diver­gences. La menace est sérieuse.

Construire l’archipel des gauches et des éco­lo­gistes

Silouhettes multicoloresFace à l’ampleur et à la gra­vi­té de ces enjeux, rien ne serait plus lamen­table de la part des gauches comme des éco­lo­gistes, que de res­ter dans leur cou­loir res­pec­tif et de se croire capable, cha­cune, de ras­sem­bler autour d’elle. Ce choix serait une impasse face aux forces natio­na­listes, libé­rales ou conser­va­trices qui se nour­rissent des chocs pour se ren­for­cer. Nous devons, dès main­te­nant, inven­ter un dis­po­si­tif poli­tique per­met­tant de conci­lier les spé­ci­fi­ci­tés ou iden­ti­tés de chaque com­po­sante et le tra­vail en com­mun autour d’un nou­veau pro­jet de socié­té social et éco­lo­giste.

L’archipel poli­tique, notion ins­pi­rée du poète mar­ti­ni­quais Edouard Glissant, fait par­tie des dis­po­si­tifs envi­sa­geables rom­pant avec la ten­ta­tion de l’hégémonie, du rap­port de force ou du ras­sem­ble­ment der­rière un seul éten­dard. L’enjeu est de déga­ger une forte cohé­rence d’ensemble tout en lais­sant vivre des col­lec­tifs, des par­tis, des sen­si­bi­li­tés diverses. Le plu­ra­lisme par­ti­cipe de la richesse com­mune et de notre capa­ci­té à deve­nir majo­ri­taire dans le pays. Aujourd’hui, il se tra­duit par une ato­mi­sa­tion qui nous décré­di­bi­lise pour accé­der aux res­pon­sa­bi­li­tés.

De nom­breuses ini­tia­tives, publiques ou non, tri­bunes et péti­tions cir­culent depuis le début de la crise sani­taire. Elles portent la volon­té de faire adve­nir un monde nou­veau. Ce foi­son­ne­ment est posi­tif mais si ces appels ne convergent pas, quelles sont nos chances d’enclencher une forte dyna­mique qui bous­cule le champ poli­tique ? Aucune. C’est pour­quoi nous appe­lons au rap­pro­che­ment de toutes ces ini­tia­tives. C’était le sens de notre appel à un big-bang il y a un an, après les élec­tions euro­péennes. Les rai­sons d’un cham­boule-tout sont démul­ti­pliées en ces temps tra­giques liés à la crise sani­taire. Il est urgent de des­si­ner un che­min com­mun, une pers­pec­tive poli­tique pour que «le temps d’après» ne soit pas la copie dégra­dée ou catas­tro­phique du temps d’avant. Nous y pren­drons toute notre part. Avec déter­mi­na­tion et éner­gie.

 

20 avril 2020

 

Clémentine Autain, dépu­tée (groupe LFI) , Guillaume Balas, coor­di­na­teur du mou­ve­ment Génération·s , Elsa Faucillon, dépu­tée (groupe com­mu­niste) et Alain Coulombel, membre d’EE-LV

 

Retrouvez cette tri­bune sur liberation.fr

parue sous le titre :“Fédérer au sein des gauches et des éco­lo­gistes : le temps nous oblige, vite”