Récusant les « ana­thèmes » pro­non­cés même au sein du gou­ver­ne­ment, plus de cin­quante per­son­na­li­tés appar­te­nant à dif­fé­rents cou­rants de la gauche fran­çaise appellent à « recon­naître les man­que­ments du pas­sé » et à se mobi­li­ser ensemble autour des prin­cipes laïques et répu­bli­cains. (Tribune parue le 29 octobre dans Le Monde)

Ci-des­sous la liste de tous les signataires :

Arié Alimi
Tewfik Allal
Salah Amokrane
Manon Aubry
Clémentine Autain
Etienne Balibar
Manuel Bompard
Alice Bosler
Julia Cagé
Émilie Cariou
Lucas Chancel
Eric Coquerel
David Cormand
Sergio Coronado
Philippe Coulangeon
Laurence De Cock
Cécile Duflot
Guillaume Duval
Elsa Faucillon
Eric Favey
Paula Forteza
Jean-Claude Guillebaud
Nora Hamadi
Hervé Hamon
Pierre Jacquemain
Régis Juanico
Pierre Khalfa
Aurore Lalucq
Mathilde Larrère
Pierre Laurent
Henri Leclerc

Claire Lejeune
Marie-Noelle Lienemann
Elise Löwy
Benjamin Lucas
Roger Martelli
Philippe Martinez
Frédérique Matonti
Dominique Meda
Philippe Meirieu
Jean-Pierre Mignard
Bénédicte Monville
Beligh Nabli
Mathieu Orphelin
Christian Paul
Gilles Perret
Camille Peugny
Thomas Piketty
Eric Piolle
Sandra Regol
Barbara Romagnan
Frédéric Sawicki
Aissata Seck
Aurélien Taché
Sophie Taillé-Polian
Benoît Teste
Aurélie Trouvé
Marie-Christine Vergiat
Grégoire Verrière
Patrick Viveret.

         Le moment est grave, il ne quit­te­ra pas nos mémoires. Samuel Paty, pro­fes­seur d’histoire et de géo­gra­phie, a été assas­si­né par un ter­ro­riste isla­miste. À Nice, un autre crime ignoble a été com­mis. Ces actes mons­trueux ont pour but de semer la haine et la terreur.

            Pourtant, cette fois, les appels à l’unité n’ont pas suf­fi à limi­ter les ten­sions au sein de la socié­té fran­çaise. En démo­cra­tie, le débat est sou­hai­table après de tels évè­ne­ments. Mais depuis la tra­gé­die du 16 octobre, cer­tains, par­fois même au sein du gou­ver­ne­ment, se sont enga­gés sur la voie des ana­thèmes et des accu­sa­tions déli­rantes. Ils prennent la lourde res­pon­sa­bi­li­té d’affaiblir le pays face aux ter­ro­ristes en dres­sant les Français les uns contre les autres. Les assas­sins et ceux qui les ont encou­ra­gés auraient-ils déjà gagné ?

            Il est urgent de nous mobi­li­ser ensemble autour des prin­cipes laïques et répu­bli­cains. Si nous échouons, l’islamisme radi­cal aura rem­por­té, avec l’extrême droite, une vic­toire déci­sive en fai­sant de la ques­tion reli­gieuse, et plus pré­ci­sé­ment de l’islam, le pivot de la poli­tique fran­çaise, au détri­ment des urgences sociales, éco­lo­giques et démo­cra­tiques. Pire, il aura ins­tal­lé des germes durables de guerre civile.

            Pour avan­cer, il importe d’abord de recon­naître les man­que­ments du pas­sé. Combien d’atteintes à la laï­ci­té et à la liber­té d’expression et d’enseignement res­tées sans réponse ? Combien d’appels au secours igno­rés, qu’ils viennent d’enseignants et d’autres agents des ser­vices publics devant la dégra­da­tion de leurs condi­tions de tra­vail, ou d’habitants des quar­tiers popu­laires devant l’absence de l’État, notam­ment sur le ter­rain de la sécu­ri­té ? Combien de dis­cri­mi­na­tions à l’égard de musul­mans ou de ceux qui sont sup­po­sés l’être, lais­sées impunies ?

Une insuf­fi­sance de moyens

         Manifestement, le gou­ver­ne­ment consi­dère que l’on pour­rait lut­ter effi­ca­ce­ment contre l’islamisme radi­cal sans com­battre en même temps, à la racine, le racisme, les dis­cri­mi­na­tions et les déchi­rures sociales et urbaines des ter­ri­toires aban­don­nés. Il feint éga­le­ment d’ignorer qu’existent au sein de l’islam, en France et ailleurs, des forces prêtes à com­battre les influences mor­ti­fères. Cette absence de vision glo­bale donne tou­jours une vic­toire sym­bo­lique aux isla­mistes radi­caux. Elle a depuis long­temps favo­ri­sé leur implantation.

            Oui, les mani­fes­ta­tions agres­sives d’une idéo­lo­gie tota­li­taire allant jusqu’au ter­ro­risme doivent être com­bat­tues sans trêve ni repos dans le cadre de l’Etat de droit. Pour cela, de nom­breux leviers juri­diques existent déjà. Il faut résis­ter à la ten­ta­tion de réagir à chaque atten­tat par une loi sup­plé­men­taire ou des ges­ti­cu­la­tions spec­ta­cu­laires. Les carences relèvent sur­tout d’une insuf­fi­sance de moyens de ren­sei­gne­ment et de coor­di­na­tion, notam­ment dans le sui­vi des réseaux sociaux.

            Le com­bat contre l’islamisme radi­cal, les pres­sions qu’il exerce à l’école et ailleurs pour res­treindre les liber­tés, notam­ment celles des femmes ou des per­sonnes LGBTI +, appelle des actions construites, déter­mi­nées et pro­por­tion­nées. Ces poli­tiques doivent être conduites dans la durée et mises en œuvre sans fai­blir dans un cadre légal défi­ni et pro­tec­teur des liber­tés. Pour être effi­cace, il nous faut com­battre l’intégrisme isla­miste en prio­ri­té sur le ter­rain édu­ca­tif, social et poli­tique. Là où les fon­da­men­ta­lismes tentent de faire pri­mer le dogme reli­gieux sur les lois de la République, la fer­me­té de l’action publique est indispensable.

            L’école doit être aux avant-postes de ce com­bat. Mais elle ne peut pas être lais­sée seule. Celles et ceux qui y enseignent doivent être recon­nus, sou­te­nus et pro­té­gés au quo­ti­dien, et pas seule­ment pas­sa­gè­re­ment au len­de­main des drames, par­ti­cu­liè­re­ment par un accom­pa­gne­ment humain en cas de dif­fi­cul­tés, des outils et une for­ma­tion péda­go­giques ren­for­cés pour per­mettre à tous les acteurs de l’école de savoir réagir.

Assauts répé­tés des obscurantismes

         La laï­ci­té défi­nie par la loi de 1905 n’est pas une option : elle est et doit res­ter la loi de la République. Elle a tra­ver­sé le XXe siècle, fai­sons-la vivre en garan­tis­sant effec­ti­ve­ment la liber­té de croire, notam­ment pour les musul­mans, ou de ne pas croire. Plus qu’à la mul­ti­pli­ca­tion de lois nou­velles, veillons à l’application effec­tive de celles qui existent déjà.

            La République, pro­messe inache­vée, doit repen­ser sa pré­sence dans tous les ter­ri­toires pour faire exis­ter l’égalité réelle par des poli­tiques publiques offen­sives, avec des moyens humains et finan­ciers sub­stan­tiels, notam­ment dans le cadre de la mise en œuvre d’une tran­si­tion éco­lo­gique juste. Elle doit, confor­mé­ment à sa devise, garan­tir l’absence de toute dis­cri­mi­na­tion et cher­cher à réduire toutes les inéga­li­tés dans un esprit de fraternité.

         Pour nous, il n’y a pas de fata­li­té à ce que la France tombe dans le piège ten­du par les ter­ro­ristes. Nous ne ces­se­rons jamais de vou­loir tis­ser des liens entre tous les humains, mal­gré les assauts répé­tés des obs­cu­ran­tismes. Nous conti­nue­rons de lut­ter par­tout et tou­jours contre toutes les formes de racisme, d’antisémitisme et d’intolérance.

         Nous avons par­fai­te­ment conscience qu’il existe des désac­cords entre nous sur ces sujets et que beau­coup reste à faire pour conso­li­der ces réponses : ce texte se veut d’abord un appel à la gauche, aux éco­lo­gistes et, au-delà, à tous les répu­bli­cains, à enga­ger ensemble ce tra­vail à un moment où l’essentiel est en danger.

Parmi les pre­miers signa­taires : Arié Alimi, avo­cat ; Clémentine Autain, dépu­tée ; Manuel Bompard, dépu­té euro­péen ; Laurence De Cock, his­to­rienne ; Cécile Duflot, ancienne ministre ; Guillaume Duval, ancien jour­na­liste ; Aurore Lalucq, dépu­tée euro­péenne ; Pierre Laurent, séna­teur ; Philippe Martinez, syn­di­ca­liste ; Jean-Pierre Mignard, avo­cat ; Béligh Nabli, uni­ver­si­taire ; Matthieu Orphelin, dépu­té ; Christian Paul, ancien ministre ; Eric Piolle, maire ; Thomas Piketty, éco­no­miste ; Sandra Regol, mili­tante éco­lo­giste ; Aïssata Seck, élue ; Sophie Taillé-Polian, séna­trice ; Benoit Teste, syn­di­ca­liste ; Aurélie Trouvé, res­pon­sable d’ONG.

La liste com­plète ci-contre.