Combien de morts avant que les pouvoirs publics cessent la politique de l’autruche ?

Nous repro­dui­sons une tri­bune de Libération, parue le 1er juillet, signée notam­ment par Benoît Teste, secré­taire géné­ral de la FSU ; Patrick Baudouin, pré­sident de la Ligue des droits de l’Homme ; Marylise Léon, secré­taire géné­rale de la CFDT ; Sophie Binet, secré­taire géné­rale de la CGT ; Imane Ouelhadj, pré­si­dente de l’UNEF ; Eléonore Schmitt, porte-parole de l’Union Étudiante ; Etienne Matignon, pré­sident de la FAGE.

 

Ci-des­sous, la liste com­plète des pre­miers signataires :

Dominique SOPO – Président de SOS Racisme
Linda AMIRI – Maître de confé­rences en Histoire contemporaine
Christopher ARMSTRONG – Président de la LDH de Nanterre
Nicolas BANCEL – Historien, pro­fes­seur à l’Université de Lausanne
Patrick BAUDOUIN – Président de la Ligue des droits de l’Homme
Bahya BENHAMID – Présidente de l’association Karavan, Toulouse.
Magalie BESSONE – Professeure de philosophie
Sophie BINET – Secrétaire géné­rale de la CGT
Joëlle BORDET – Chercheuse psychosociologue
Rachid BOUCHAREB – Réalisateur
Raphaëlle BRANCHE – Historienne
Julia CAGE – Professeure d’économie à Sciences Po Paris
Thomas CAI – Président de l’Association des Jeunes Chinois de France
Julian-Nicolas CALFUQUIR – Référent natio­nale Réseau Jeunes Parti de Gauche
Lucas CHANCEL – Professeur à Sciences Po
Catherine COQUERY-VIDROVITCH – Professeure émé­rite d’histoire afri­caine uni­ver­si­té Paris Diderot
Dominique COUBES – Auteur et met­teur en scène
Laure DAUSSY – Journaliste
Guislaine DAVID – Co-secré­taire géné­rale et porte-parole du SNUIPP-FSU
Mamadou DIALLO – Co-fon­da­teur de l’association ZY’VA
Karima DIRECHE – Directrice de recherche au CNRS
Toumi DJAIDJA – Symbole et ini­tia­teur de la marche pour l’Égalité et contre le racisme de 1983
Farid EL YAMNI – Comité jus­tice et véri­té pour Wissam
Romuald FONKOUA – Professeur de lit­té­ra­ture, Sorbonne Université
Stéphane François – HDR en science poli­tique, pro­fes­seur de science poli­tique, uni­ver­si­té de Mons (Belgique), membre du GSRL (EPHE)
Kaltoum GACHI – Co-pré­si­dente du MRAP – Avocate
Sigrid Gérardin – Co-secré­taire géné­rale du SNUEP-FSU
Michaël GHNASSIA – Avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation
Emmanuel GORDIEN – Président de CM98
Hassan GUENFICI – Président de l’espace fran­co-algé­rien PACA
Jonathan HAYOUN – Réalisateur
Lucien JEAN-BAPTISTE – Cinéaste
Jok’Air – Musicien
M’hamed KAKI – Fondateur de la com­pa­gnie les Oranges , Comédien, auteur « 17 octobre 1961, je me souviens … »
Mathieu KASSOVITZ – Cinéaste
Mohamed KENDRICHE – Sociologue
Nacer KETTANE – Fondateur et pré­sident de Beur FM
Patrick KLUGMAN – Avocat au bar­reau de Paris
Yannick L’HORTY – Universitaire
Smaïn LAACHER – Sociologue
Mehdi LALLAOUI – Président de Au nom de la mémoire
Hervé LE BRAS – Démographe, direc­teur d’études à l’EHESS
Jean-Loïc LE QUELLEC – Anthropologue, direc­teur de recherche émé­rite au CNRS
Nicolas LEBOURG – Historien
Sébastien LEDOUX – Historien
Samuel LEJOYEUX – Président de l’Union des étu­diants juifs de France
Marylise LEON – Secrétaire géné­rale de la CFDT
Eléonore LUHAKA – Sœur de Théo Luhaka, Actrice sociale dans le domaine de l’insertion
Jacky MAMOU – Ancien pré­sident de Médecins du Monde
Gilles MANCERON – Historien
Etienne MATIGNON – Président de la FAGE
Frédérique MATONTI – Professeure d’Université – Paris 1
Paul-Max MORIN – Politiste
Janine MOSSUZ-LAVAU – Politiste
Yannick NOAH – Musicien, ancien inter­na­tio­nal de tennis
Saphia AÏT-OUARABI – Vice-pré­si­dente de SOS Racisme
Imane OUELHADJ – Présidente de l’UNEF
Janie PELABAY – Enseignante-cher­cheure en science politique.
Thomas PIKETTY – Directeur d’études à l’EHESS
Jacques PRADEL – Président de l’Association des Pieds-Noirs Progressistes et leurs Amis
Christelle RABIER – Ehess, pré­si­dente de l’Observatoire des liber­tés aca­dé­miques et du droit d’étudier (OLADE)
Emma RAFOWICZ – Présidente des jeunes socialistes
Malika RAHAL – Historienne
Firmine RICHARD – Comédienne
Anne ROGER – Secrétaire géné­rale du SNESUP
Serge ROMANA – Professeur de méde­cine, fon­da­teur de CM98
Rost – Artiste et fon­da­teur de Banlieues Actives
Alain RUSCIO – Historien
Eléonore SCHMITT – Porte parole de l’Union Etudiante
Réjane SENAC – Politiste, direc­trice de recherche CNRS, Sciences Po
Nina SERON – Référente natio­nale Réseau Jeunes Parti de Gauche
Todd SHEPARD – Historien
Yves SINTOMER – Professeur de science poli­tique, uni­ver­si­té de Paris 8/Nuffield College, Oxford
Eric SIRVIN – Président de la 4ACG, ancien appe­lé en Algérie
Leïla SLIMANI – Ecrivaine
Smaïn – Comédien
Mario STASI – Président de la LICRA
Benjamin STORA – Historien
Dany TERBECHE – Cousin de Malik Oussekine
Ivan TEREL – Avocat
Benoît TESTE – Secrétaire géné­ral de la FSU
Sylvie Thénault – Historienne
Gwen THOMAS-ALVES – Président de la FIDL, le syn­di­cat lycéen
Ara TORANIAN – Président du conseil de coor­di­na­tion des orga­ni­sa­tions armé­niennes de France
Guillaume TRAYNARD – Avocat au bar­reau de Paris
Dominique TRICAUD – Avocat et ancien membre du conseil de l’Ordre de Paris
Sophie VENETITAY – Secrétaire géné­rale du SNES
Cédric VILLANI – Mathématicien, Président de AJMA (Association Josette et Maurice Audin)
Michel WIEVIORKA – Sociologue
Michel ZECLER – Producteur de musique.

Combien d’autres morts fau­dra-t-il avant

que les pou­voirs publics cessent la poli­tique de l’autruche ?

 

 

Mardi à Nanterre, Nahel, 17 ans, a été abat­tu par un poli­cier à la suite d’un refus d’ob­tem­pé­rer dont la réa­li­té reste d’ailleurs à établir.

Et quand bien même ? Dans le code pénal, la sanc­tion maxi­male pour l’au­teur d’un tel délit n’est pas la peine de mort. Elle est de deux ans de pri­son et de 15 000 euros d’amende.

La vidéo du moment tra­gique a créé une émo­tion consi­dé­rable et a sans doute contri­bué à l’ex­pres­sion, par les pou­voirs publics, de la néces­si­té que la lumière soit faite et que la jus­tice soit dite.

Si la pro­cé­dure ouverte par la jus­tice éta­blit la culpa­bi­li­té du ou des poli­ciers, nous espé­rons qu’une peine exem­plaire sera pro­non­cée à l’en­contre de l’au­teur du coup de feu mor­tel mais éga­le­ment de son col­lègue dont le reten­tis­sant et gla­çant «Shoote-le !» sera peut-être les der­nières paroles que Nahel aura entendues.

Chaque drame doit être trai­té par la jus­tice et nous témoi­gnons à la famille de Nahel notre sou­tien plein et entier dans l’é­preuve que consti­tue­ra un par­cours judi­ciaire néces­sai­re­ment long et pénible.

 

DISCOURS ANTI-IMMIGRÉS

 

Ce par­cours sera d’au­tant plus long et pénible qu’il se fera dans une ambiance de haine raciste qui s’est ins­tan­ta­né­ment mani­fes­tée à l’an­nonce de la mort de Nahel. Car, réa­li­té funeste qui se déploie notam­ment sur les réseaux sociaux, il se trouve des per­sonnes pour dan­ser avec jubi­la­tion sur le cadavre d’une vic­time répu­tée avoir méri­té sa mort.

Ce cli­mat, nous le dénon­çons. En se réfu­giant der­rière la condam­na­tion de conduites délic­tuelles et en sur­fant sur la bana­li­sa­tion d’un dis­cours anti-immi­grés por­té par de trop nom­breux res­pon­sables poli­tiques, médias et intel­lec­tuels, des citoyennes et des citoyens s’a­ban­donnent à une haine dont ils deviennent les zélés propagateurs.

Nous refu­sons que l’ex­pres­sion de cette haine éteigne nos voix et nos exigences.

Car, au-delà de la mort tra­gique de Nahel, c’est le fonc­tion­ne­ment de la police natio­nale — fruit des choix poli­tiques — que nous vou­lons inter­ro­ger. La mort de Nahel n’est pas un cas iso­lé. Elle est — une nou­velle fois, une fois de trop — la mort d’un jeune de quar­tier popu­laire issu de l’im­mi­gra­tion magh­ré­bine ou sub­sa­ha­rienne. Combien d’autres morts fau­dra-t-il avant que les pou­voirs publics cessent la poli­tique de l’au­truche face à la mul­ti­pli­ca­tion de ces drames ?

 

IMAGINAIRES ETHNICISÉS

 

C’est pour­quoi, et parce que nous sommes atta­chés à ce que les forces de l’ordre soient plei­ne­ment répu­bli­caines, nous deman­dons aux pou­voirs publics de ne pas se conten­ter de gérer l’é­mo­tion du moment. Nous leur deman­dons de ne pas sim­ple­ment cher­cher tous les élé­ments de lan­gage pour évi­ter la pro­pa­ga­tion de la colère — cette mau­vaise conseillère — et d’une vio­lence évi­dem­ment à pros­crire. Nous leur deman­dons de ne pas rabattre ce nou­veau drame vers le récit d’un cas tra­gique mais isolé.

Parce que nous sommes atta­chés à ce que les forces de l’ordre soient exem­plaires et que Nahel ne soit pas un pré­nom sur une liste appe­lée à s’al­lon­ger, nous demandons :

- la refonte des dis­po­si­tions de la loi de février 2017 rela­tive à la sécu­ri­té publique qui, à tort ou à rai­son, a été inter­pré­tée par les poli­ciers comme un assou­plis­se­ment des règles enca­drant le recours à leurs armes. Depuis, le recours injus­ti­fié aux armes à feu en direc­tion de véhi­cules en mou­ve­ment s’est sen­si­ble­ment accru.

- l’ou­ver­ture d’une réflexion sur la pré­ven­tion du racisme au sein de la police. A rebours de la mini­mi­sa­tion des mani­fes­ta­tions de ce fléau au sein d’un corps d’Etat qui devrait en être exempt, les pou­voirs publics ont la res­pon­sa­bi­li­té de lut­ter contre les ima­gi­naires eth­ni­ci­sés d’un trop grand nombre de membres des forces de l’ordre.

- la révi­sion de la phi­lo­so­phie du main­tien de l’ordre, aujourd’­hui sou­vent axée sur la confrontation.

Ces exi­gences sont celles que nous aurions à l’en­droit de n’im­porte quel corps de fonc­tion­naires. Il est grand temps de les expri­mer plei­ne­ment, fer­me­ment et cal­me­ment à l’en­droit de l’ins­ti­tu­tion poli­cière. Et il est grand temps que les pou­voirs publics les entendent car ce sont les exi­gences de la République.