Clément Sénéchal à L’Esperluète : Pour une écologie anticapitaliste
Jacqueline Marre nous a confié ce compte rendu. Nous l’en remercions.
Clément Sénéchal a été longtemps chargé de campagne (l’équivalent d’un porte-parole thématique) à l’association Greenpeace (la Paix Verte). Il en est parti en 2022, a publié en octobre 2024, aux éditions du Seuil, Pourquoi l’écologie perd toujours.
Ce titre provocateur a attiré, samedi 10 mai 2025 à la librairie chartraine L’Esperluète, une bonne vingtaine d’auditrices et auditeurs. L’entretien était présenté par Romain Marie, un ancien collègue de Clément à Greenpeace, qui soutient la future liste de la gauche écologique menée par Jean-François Bridet pour les municipales.
Critique de ‘’l’écologie du spectacle’’
Ce que Clément Sénéchal nomme échec de l’écologie, c’est son incapacité à transformer efficacement les politiques publiques. Dans son livre il s’attaque autant à Greenpeace qu’aux mouvements politiques écologistes. Et surtout il donne ses propres interprétations des causes de cet échec.
Sa déception vis-à-vis de Greenpeace est grande. Il accuse l’ONG de faire de ‘’l’écologie du spectacle’’, et il dénonce le fait que le spectaculaire est pour l”association un enjeu plus important que ses réussites au fil des actions. Reprenant les toutes premières missions (à bord du Phyllis Cormack contre les essais nucléaires en Alaska, puis les luttes contre la chasse à la baleine, ou celle pour les bébés phoques…), il déplore que le relatif échec des projets soit transformé publiquement en réussite, parce que le travail de communication a été très efficace et que l’opinion publique a été sensibilisée. Greenpeace, ce serait de l’écologie bourgeoise, et il faut d’après lui déconstruire cette écologie-là, qui ne sert qu’à conforter l’idéologie dominante et les pouvoirs en place.
Pour un rapport de force écologique : défaire le capitalisme avec les classes populaires
Clément Sénéchal s’attaque aussi aux mouvances politiques de l’écologie. Il accuse par exemple Marine Tondelier, avec EELV, de ne pas être radicale, d’avoir abandonné l’objectif social et altermondialiste, et même de devenir complice des reculs gouvernementaux. Vouloir unir toutes les fractions de la population, c’est être opportuniste et perdre sa raison d’être. Le consensus ne peut pas exister.
Il rappelle que les 10 % les plus riches sont responsables des deux tiers du réchauffement climatique, et que ceux qui subissent de plein fouet les catastrophes liées à ce changement sont, de loin, les populations les plus pauvres.
Du coup il pense que, pour construire un vrai rapport de force écologique, c’est avec les classes populaires qu’il faut le faire, et c’est le capitalisme qu’il faut défaire. Clément Sénéchal refuse le discours moralisateur et individualiste. Il se réfère au vocabulaire de la lutte des classes, et des luttes féministes et décoloniales. L’écologie est politique de part en part, et toutes les contradictions du capitalisme en relèvent. Il cite en exemple les dernières grandes manifestations, celles du mouvement pour les retraites et celles des Gilets Jaunes (‘’le meilleur mouvement écolo’’), qui montrent comment la question sociale est pénétrée des contradictions du capitalisme — croissance, rentabilité- face au dérèglement climatique.
Les questions posées par les participant·e·s
Le débat a tourné autour de quelques questions et remarques :
► La question de savoir où et comment les nouvelles luttes écologistes se situent dans le champ politique : Extinction Rébellion, Les Soulèvements de la terre, par exemple. Elles sont, d’après Clément Sénéchal, bien plus révolutionnaires que les mouvements précédents (voir le livre ‘’Premières secousses’’ des Soulèvements de la terre), mais manquent de théorisation, en particulier en ce qui concerne la jonction entre leur écologie de rupture et les institutions actuelles.
► Celle de savoir comment le mouvement écologiste peut s’inscrire, en tant que tel, dans les luttes sociales. L’auteur répond que l’écologie devrait se mettre au service des classes populaires, et pas seulement s’inscrire comme un mouvement à part. Les raisons des revendications sociales et politiques viennent forcément du fait que le moteur du capitalisme (la croissance) est épuisé. L’écologie serait donc de toutes les luttes anticapitalistes. Le préalable à toute chose, c’est de renverser le capitalisme, qui est par définition destructeur de la planète.
► Celle de savoir comment un travail de sensibilisation écologique et d’éducation populaire peut faire comprendre cet objectif politique révolutionnaire de la suppression du capitalisme. Comment détruire démocratiquement le capitalisme ? Clément Sénéchal critique longuement ce concept de sensibilisation, parce qu’il évacue trop vite la réflexivité de classe, ce qui est indiqué dans l’adjectif populaire.
Les remarques ont porté sur la nécessité ou non de la violence dans un mouvement insurrectionnel, et aussi sur le nécessaire pragmatisme des luttes locales, en recherchant des arguments capables de faire comprendre rapidement le lien entre la lutte contre le capitalisme et la lutte pour la préservation de la planète (destruction des conditions du travail, de la santé…)
Des citations extraites du livre
Voici quelques phrases extraites de son livre, et je ne pense pas trahir ainsi ni la lettre, ni l’esprit de la conférence. Tirée de l’analyse que La Maison Commune de la Décroissance fait de son livre : https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/
‘’Quand la cause environnementale prend la forme du spectacle, la radicalité se cantonne donc invariablement au sensationnalisme… [comme s’il suffisait] de montrer les choses pour les changer. L’écologie du spectacle peut alors ne se revendiquer d’aucun camp, puisqu’elle flotte au-dessus de la réalité sociale’’ (p.57–58).
‘’Un environnementalisme œcuménique, compassionnel et moralisant, surpassant la conflictualité de classes dans un universalisme abstrait largement occidentalo-centré. Un environnementalisme individualiste aussi…’’ (p.62).
À propos des ONG : ‘’Elles ont fini d’édifier une écologie dépolitisée, situant le rapport de force dans une confrontation illusoire entre quelques activistes notoires et des mastodontes économiques plutôt que dans la construction politique » (p.92).
‘’Les écogestes renvoient à une écologie du luxe et de la volupté, cultivée comme un art de vivre raffiné, innocemment teinté de mépris de classe, calibré pour les adeptes du bio et du vélo électrique’’ (p.95).
Jacqueline Marre

