Dans notre série sur  la Commune de Paris, nous pré­sen­te­rons aus­si quelques figures emblé­ma­tiques dont des acteurs ori­gi­naires de l’Eure-et-Loir. Voici une courte bio­gra­phie du Chartrain Auguste Louis Rogeard né en 1820.

Commune de Paris

Un natif de Chartres dans la Commune :

Auguste Rogeard, un homme libre

 

Rogeard Auguste, figure de la Commune de Paris de 1871, tableau de Tinayre, 1881

Auguste Rogeard, tableau de Louis Tinayre (détail), 1881 [Musée Carnavalet]

Né le 25 avril 1820 à Chartres, uni­ver­si­taire, fils d’un capi­taine en retraite. Après avoir fait ses études secon­daires à Chartres, il est élève en 1841 à l’École nor­male supé­rieure. Docteur ès lettres, il est révo­qué en 1852 pour son refus de prê­ter le ser­ment de fidé­li­té à l’Empereur Napoléon III et dès lors se lance dans la poli­tique tout en don­nant des leçons par­ti­cu­lières et des cours dans un éta­blis­se­ment privé.

Il est arrê­té en 1856 pour appar­te­nance à une socié­té secrète, les « Francs-Juges ». En réa­li­té, il s’agissait d’une affaire mon­tée par la police pour se débar­ras­ser de quelques ouvriers trop actifs et de quelques membres du petit groupe d’opposants à l’Empire qui se réunis­sait chez lui. Il béné­fi­cie d’un non-lieu.

uguste Rogeard Les Propos de LabienusIl est mêlé aux troubles qu’entraîne l’agitation des étu­diants de Sorbonne contre Désiré Nisard, pro­fes­seur d’éloquence fran­çaise à la Faculté de lettres de Paris, qui expose dans une de ses leçons sa théo­rie des « deux morales » : l’ordinaire, qui régit les actions des simples par­ti­cu­liers, et celle, plus large, appli­cable seule­ment aux princes, qui peuvent vio­ler leurs ser­ments, emprun­ter des mil­lions sans les rendre, etc. Plusieurs étu­diants sont condam­nés à de la pri­son suite à ce mouvement.

En 1862, Rogeard fait paraître une bro­chure élec­to­rale au titre signi­fi­ca­tif : L’Abstention,  et en 1863, un recueil de 700 ver­sions latines, soi­gneu­se­ment choi­sies pour leur sens répu­bli­cain et maté­ria­liste pour faire, dit-il « un cours de phi­lo­so­phie maté­ria­liste et de poli­tique démo­cra­tique en latin, ne pou­vant le faire en français ». 

En 1864, il fonde le jour­nal La Rive gauche. En 1865, il écrit les  Propos de Labiénus (que Baudelaire admi­rait, dit-on), satire du régime impé­rial, qui ont une grande influence sur les étu­diants du Second Empire, où il s’élève contre le des­po­tisme bonasse et cruel. Le reten­tis­se­ment en est consi­dé­rable. Condamné à cinq ans de pri­son pour offenses à l’empereur, il se réfu­gie en Belgique. Il y est « reçu comme un ami à la mai­son de la place des Barricades » chez Victor Hugo. Il ren­contre, là-bas, Blanqui, Flourens, Pyat, etc. Le gou­ver­ne­ment impé­rial obtient son expul­sion de Belgique le 13 sep­tembre 1865. Il séjourne alors au Luxembourg, puis à Londres, en Suisse, à Madrid…

En 1869, béné­fi­ciant de l’amnistie, il pro­teste contre cette « der­nière injure jetée à la renais­sance du droit par l’agonie de la force… Je le dis­pense de la peine de m’ouvrir la fron­tière ; je ren­tre­rai à mon heure et non à la sienne, pour rem­plir mon devoir et non pour subir sa grâce ».

Il rentre fina­le­ment à Paris en février 1870.

Sous cet Empire finis­sant, ouvriers et étu­diants chantent les cou­plets du Lion du quar­tier Latin qu’il avait composés :

Non, la jeu­nesse n’est pas morte,

Dans sa colère elle a surgi,

Que César garde bien sa porte,

Le jeune lion a rugi ;

Vous riez parce qu’il sommeille,

Prenez garde qu’un beau matin

Il ne s’éveille,

Le lion du quar­tier Latin.

L’étudiant à l’avant-garde

Qui conduit au feu l’ouvrier.

Il n’a pas per­du la cocarde

De Juillet et de Février .

Arcole, Vaneau, noble race

Qui com­bat­tait d’un bras certain

Les rois en face,

Il com­bat­tra sur votre trace,

Le lion du quar­tier Latin.

Le Vengeur du 11 avril 1871 avec un article de Rogeard Que veulent-ils ?

Le Vengeur du 11 avril 1871 avec un article de Rogeard : Que veulent-ils ?

En février 1871, Rogeard devient direc­teur de la rédac­tion du Vengeur jusqu’en mars. Il y dénonce les mau­vaises condi­tions de la cam­pagne élec­to­rale, la faus­se­té des monar­chistes, pro­clame la République au-des­sus même du suf­frage uni­ver­sel. Le 4 mars, il écrit : « Le peuple peut tou­jours révo­quer ses élus et l’absence de gou­ver­ne­ment n’est pas un mal, l’expérience des trois jours d’occupation alle­mande à Paris le prouve. »

Le 30 mars, il salue en termes vibrants l’avènement de la Commune : « Salut à toi, et sois bénie, Révolution com­mu­nale de Paris !… Fais-nous de bonnes lois […] à toi le soin de nous gué­rir par la jus­tice sociale, à toi la gloire de gar­der fidè­le­ment la République des travailleurs ».

Dans ses articles, il s’attache à démon­trer que la Commune est le seul gou­ver­ne­ment légal et refuse par sou­ci de léga­li­té le man­dat reçu le 16 avril du VIe arrt par 2 292 voix : can­di­dat du Comité cen­tral des vingt arron­dis­se­ments, il ne tota­li­sait pas le hui­tième des voix et tint donc pour nulle et non ave­nue sa vali­da­tion par la Commune.

Élections repoussées au 16 avril 1871, Courbet et Rogeard candidats du comité électoral républicains du 6e Arrondissement

Élections repous­sées au 16 avril 1871, Courbet et Rogeard can­di­dats du comi­té élec­to­ral répu­bli­cains du 6e Arrondissement

Poursuivant son acti­vi­té jour­na­lis­tique durant toute la Commune, il prône le prin­cipe élec­tif éten­du à tous les pou­voirs publics ; ain­si, dit-il, le peuple « réa­lise l’idéal moral, qui est le bien, par le vrai ; l’idéal social, qui est le bon­heur, par la jus­tice ; et la forme poli­tique défi­ni­tive, qui est la liber­té illi­mi­tée de bien faire, c’est-à-dire la République ».

Hébergé chez des amis durant les com­bats de mai, il part vers l’Est et peut fran­chir la fron­tière alsa­cienne et se réfu­gier tem­po­rai­re­ment à Bâle. Il est condam­né par contu­mace à la peine de mort pour avoir été secré­taire à la pré­fec­ture de police puis, sous un pré­nom appro­chant (Augustin), à la dépor­ta­tion, le 3 décembre 1874 ain­si qu’à 6 000 F d’amende. Il cir­cule alors de Vienne à Pest et à Zurich.

Il béné­fi­cie de l’amnistie par­tielle du 29 mai 1879  mais pro­teste en publiant une bro­chure cin­glante inti­tu­lée La Fausse Amnistie. À la nou­velle com­mis­sion des grâces qui parait à Genève. Il renou­velle sa pro­tes­ta­tion dans les colonnes du Citoyen (13 jan­vier 1880) contre le terme de « grâce ». Il rentre néan­moins à Paris mais n’y retrouve pas l’audience de naguère.

Lorsqu’Auguste Rogeard est enter­ré civi­le­ment au Père-Lachaise, le 10 décembre 1896, après un mois de mala­die, une cin­quan­taine de per­sonnes seule­ment se groupent der­rière son cer­cueil. Il pâtit du temps écou­lé et du fait qu’il n’est membre d’aucun groupe politique.

 

 

[Merci au Maitron, dic­tion­naire bio­gra­phique du mou­ve­ment ouvrier et du mou­ve­ment social où l’on peut lire la bio­gra­phie com­plète]