Le ”Prince jaune” instrument de Staline
Au départ, il y a un livre, Holodomor, Ukraine 1933 – Itinéraire d’une famille et témoignages de survivants établi par Anne-Marie et Philippe Naumiak. Ce dernier en a tiré une pièce de théâtre mise en scène et jouée avec Marc Taborisky qui a été interprétée le 25 novembre denier dans l’église de la Madeleine à Chartres dans le cadre de Festisol.
Un réfugié de l’Ukraine soviétique de passage dans une France d’après-guerre à l’influence communiste importante
La fiction relate la rencontre, dans une église française, d’un réfugié ukrainien, en 1958, donc à l’époque où l’Ukraine était une république de l’Union soviétique, et d’un prêtre qu’on devine de gauche, souhaitant une modernisation de l’Église pour qu’elle soit plus proche de la classe ouvrière. En ces années cinquante d’après-guerre, le parti communiste a une audience importante dans celle-ci ce qui ne manque pas d’étonner le réfugié qui, lui, a l’expérience d’un régime communiste ‘‘où les églises sont fermées, les chrétiens persécutés, les prêtres arrêtés’’. Et ce qu’il veut transmettre avant de rallier les États-Unis d’Amérique, c’est un journal écrit par sa mère dans les années 1932–33, lors de la grande famine orchestrée par Staline pour accélérer la collectivisation forcée des riches terres agricoles de l’Ukraine. Tragédie que les Ukrainien·ne·s désignent par le terme de Holodomor. Or, en France (comme plus largement dans les pays occidentaux), il restera longtemps ignoré, en raison du camouflage qu’a habilement réussi le régime stalinien, du prestige de l’URSS vainqueur du nazisme, et de l’aveuglement des communistes français.
L’Holodomor encore largement méconnu
La pièce, dans sa deuxième partie, rapporte des témoignages sur la brutalité de la campagne de ‘‘dékoulakisation’’, assimilant tous les paysans à de gros propriétaires terriens. Résultat : plusieurs millions de morts, par les armes, la maltraitance ou par la faim (Le Prince jaune désigne la famine).

Olena de l’Association des Ukrainiens de France et Philippe Naumiak répondent aux questions du public
Dans l’échange avec Philippe Naumiak qui a suivi la représentation, celui-ci a précisé que les faits rapportés étaient pour une part ceux qu’a vécu sa famille. Il explique : ’’En 1932–33, on prend toute la récolte chez les paysans et on interdit l’accès aux villes, à la Biélorussie et à la Russie.’’ En réponse à une question sur les raisons de la connaissance très tardive de cette histoire en France, il cite l’importante influence des communistes à l’université dans les années 1960–70 et, dans le même temps, le fait que pour les penseurs anticommunistes, l’Ukraine n’était qu’un détail des crimes du communisme car ces milieux-là étaient très imprégnés de la Grande et Sainte Russie ; pour l’émigration Russe blanche, l’Ukraine n’existait pas.
Un spectateur intervient pour recommander le livre de témoignages qu’il qualifie de ‘’déchirants’’ et il ajoute ‘’je fais une comparaison avec l’Holocauste, l’Holocauste notre culture en est imprégnée […] mais l’Holodomor, qui n’est pas loin d’être l’équivalent de l’Holocauste en nombre de morts, notre culture, notre littérature, l’histoire n’en parlent pas.’’



