Nous publions le cin­quième article de la série « laï­ci­té » écrite par Jacqueline Marre, pro­fes­seure de phi­lo­so­phie retrai­tée.       La rédac­tion

 

Le théo­lo­gique et le politique

 

 

Les écrouelles

 

Henri IV, roi thaumaturge, touche les écrouelles [Gravure de Pierre Firens, 1609]

Henri IV, roi thau­ma­turge, touche les écrouelles [Gravure de Pierre Firens, 1609]

À par­tir du VIIIe siècle les Papes et les Rois de France ont éta­bli entre eux des rela­tions d’assistance réci­proque. Après Clovis, pre­mier roi bar­bare à s’être conver­ti au chris­tia­nisme, Pépin le Bref sou­tient le pape Étienne II pour la conso­li­da­tion et l’extension des États pon­ti­fi­caux. En retour, le pape  le sacre, « par la volon­té de Dieu », « pro­tec­teur, Fils aîné de l’Église et roi très chré­tien » le 28 juillet 754, à Saint Denis. L’Église de Rome légi­time ain­si la supé­rio­ri­té du pou­voir monar­chique sur les pou­voirs féo­daux. Et voi­là com­ment com­mence l’histoire de la  fameuse « gué­ri­son des écrouelles ». Les écrouelles, ou scro­fules, sont des lésions d’origine tuber­cu­leuse de la peau, des gan­glions lym­pha­tiques, ou des os. Or l’huile dont le Pape se sert pour sacrer le roi pro­vient de la Sainte Ampoule appor­tée par une colombe, — le Saint Esprit -,  pour le bap­tême de Clovis par Saint Rémi ; et donc celui qui la reçoit peut faire des miracles. Les mains du Roi touchent, le malade gué­rit. La céré­mo­nie de la gué­ri­son des écrouelles a été très popu­laire pen­dant des siècles, et jusqu’à Charles X, der­nier roi de France à avoir été sacré à Reims, le 29 mai 1825. Après la céré­mo­nie du sacre, de la gué­ri­son des écrouelles, avait lieu une dis­tri­bu­tion d’au­mônes. Qui dira si le scro­fule dis­pa­rais­sait ou si l’aumône était consé­quente…? Dans tous les cas il fal­lait y croire. 1825–1905, ce n’est pas si long ! La sépa­ra­tion des Églises et de l’État ne sera pas facile. 

 

Qu’est ce qui est sacré ?

 

Bien sûr, les écrouelles, c’est fini, mais le sacré est tou­jours là. Il a migré, et il s’est dif­fu­sé. Où est-il aujourd’hui ? Dans le modèle répu­bli­cain ? Dans celui de l’économie domi­nante ?  Dans la consom­ma­tion ? Dans les lois ?  Dans le tra­vail ? À l’école ? On parle bien de l’école laïque comme « espace sacré », « temple » ou « sanc­tuaire » de la  République ! Chassez le sacré de l’État répu­bli­cain (laï­ci­té), il revient au galop là même où l’on cher­chait avant tout à l’éliminer ! On a beau­coup com­pa­ré, pour les dire ana­logues, la struc­ture hié­rar­chique de notre État cen­tra­li­sé avec celle de l’Église catho­lique, les prin­cipes consti­tu­tion­nels «  écrits dans le marbre » avec les dogmes catho­liques. On a fait mou­rir des gens pour les  noms sacrés de  Nation et de Patrie, comme pour le nom de Dieu.

Liberté égalité fraternité gravés sur un bâtiment officiel

La devise répu­bli­caine sur un bâti­ment public

Au sens éty­mo­lo­gique, sacré a deux sens : ce qui est char­gé de pré­sence divine ; ce qui est inter­dit au contact des hommes : il ne faut pas y tou­cher au sens où il ne faut pas le pro­fa­ner (sacré a don­né sacri­fice et sacer­doce).  Il y a un troi­sième sens, qui convient mieux à la com­pa­rai­son entre le théo­lo­gique et le poli­tique : le sacré ne désigne pas seule­ment l’invisible en tant qu’il est sépa­ré mais en tant qu’il se rend pré­sent et sen­sible à tra­vers toutes sortes de céré­mo­nies, de signes, de rites et de monu­ments.  À ce titre, oui, il y a du reli­gieux et du sacré dans le poli­tique. De même que dans l’extraordinaire ori­gi­na­li­té des textes du Nouveau Testament, le trans­cen­dant s’est marié avec l’immanent, le ciel est des­cen­du sur la terre (l’Incarnation du Christ), de même  la République prend en charge la socié­té pour la sau­ver de la vio­lence, de l’esclavage, des injus­tices. Liberté, Égalité, Fraternité, ce serait ana­logue à la triade : le Père, le Fils, le Saint Esprit. 

 Le dan­ger de la sacra­li­sa­tion d’un concept, d’un mot, ou d’une réa­li­té, c’est qu’on ne peut plus les dis­cu­ter. En poli­tique, toute une par­tie du tra­vail de pro­pa­gande n’est-il pas quel­que­fois de rendre sacrés cer­tains mots, pour qu’on n’ait pas à les inter­ro­ger,  à  décrire le déca­lage entre l’idéal et la réa­li­té, les conduites qu’ils excluent et les pra­tiques qu’ils induisent ?  Aussi on peut se deman­der, quand on parle de « valeurs répu­bli­caines »,  qui sont autre chose que des lois ou des prin­cipes,  si on ne  cherche pas à les sacra­li­ser, au point de ne plus inter­ro­ger leur sens, leurs uti­li­sa­tions, leurs ambi­guï­tés, leurs contra­dic­tions, les ques­tions qu’elles posent dans la façon dont on les relie à la pratique.

 

Le « retour du religieux »

 

Marx disait que la reli­gion c’est l’opium du peuple, et que la cri­tique de la reli­gion c’était la condi­tion de toute cri­tique.  Une drogue (l’opium),  c’est  quelque chose qui témoigne  à la fois d’une dif­fi­cul­té à vivre dans le pré­sent et  de la solu­tion ima­gi­naire qu’on y apporte. Au lieu de vous dro­guer, pro­po­sait Marx, faites la révo­lu­tion, au moins vous chan­ge­rez le monde « pour de vrai » et pas seule­ment dans vos rêves sui­ci­daires. Mais tant que la révo­lu­tion paraît impos­sible, disait-il, alors la reli­gion exis­te­ra, parce qu’il faut bien trou­ver du sens à un monde insup­por­table. Pour lui toute cri­tique d’un état poli­tique exis­tant devrait com­men­cer par remettre le monde sur ses pieds, et cela vou­lait dire : se mettre à réflé­chir, au sens optique du terme. C’est pour cela qu’il par­lait de féti­chisme reli­gieux à pro­pos de l’économie capi­ta­liste, parce qu’elle fai­sait ado­rer la consom­ma­tion de mar­chan­dises au lieu de recon­naître et de valo­ri­ser le tra­vail des gens qui les avaient pro­duites. On peut  com­prendre.  C’est sans doute plus com­pli­qué, et je cari­ca­ture pas mal.  Mais enfin, dans un monde aujourd’hui désen­chan­té, dont beau­coup de gens disent qu’il a per­du sa direc­tion, — mais en a‑t-il jamais eu ? -, qu’il n’est pas juste et qu’il n’y a pas for­cé­ment d’avenir radieux, on pour­rait pen­ser qu’on a tous tou­jours besoin de croire,  et que le « retour du reli­gieux » est une façon de « redon­ner du sens », même si Marx et d’autres  affirment que ce sens est le mauvais.

Film Forces occultes [Affiche, 1943]

Film de 1943 ciblant la franc-maçon­ne­rie et le parlementarisme

En réa­li­té, y a‑t-il retour ou per­ma­nence ? Le reli­gieux a‑t-il jamais quit­té le poli­tique, et le poli­tique s’en est-il vrai­ment sépa­ré ? Historiquement, c’est sous Pétain qu’est réaf­fir­mée « l’identité chré­tienne de la France », que les dis­cours anti-laïques se sont mul­ti­pliés, qu’on  a assis­té à la remise en place du cru­ci­fix  dans cer­taines écoles laïques et sur de nom­breux monu­ments publics. Pétain n’a pas remis en cause la loi de 1905, mais son gou­ver­ne­ment a sub­ven­tion­né plus lar­ge­ment les écoles confes­sion­nelles, sup­pri­mé les écoles nor­males pri­maires consi­dé­rées comme des « sémi­naires laïques », la Ligue de l’Enseignement, le  SNI, ‑syn­di­cat  natio­nal des instituteurs‑, inter­dit la Grande Loge de France, exclu les ins­ti­tu­teurs libre-pen­seurs, socia­listes et com­mu­nistes consi­dé­rés comme des oppo­sants poli­tiques, auto­ri­sé à nou­veau les congré­ga­tions à ensei­gner, réta­bli l’obligation de l’enseignement  des valeurs chré­tiennes et des devoirs envers Dieu, etc.

Aujourd’hui la laï­ci­té de 1905 n’est pas non plus remise en cause, au contraire. Pourtant  les entorses d’État sont nom­breuses : à par­tir de 1959 la « loi Debré » a per­mis de sub­ven­tion­ner les écoles confes­sion­nelles, à éga­li­té des écoles laïques, le Concordat existe en Alsace Moselle et  dans cer­tains dépar­te­ments d’outre-mer,  des chefs  poli­tiques par­ti­cipent à des céré­mo­nies catho­liques à Notre Dame (du temps où elle était intacte), etc. La (nou­velle ?) méfiance envers l’islam, et les confu­sions répé­tées entre islam, isla­misme, ter­ro­risme, arabe… ne montrent-elles pas qu’on se sert encore beau­coup du « reli­gieux » pour aider le poli­tique,  en matière de sécu­ri­té, par exemple. «  Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » : cela n’a jamais été pos­sible, et c’est heu­reux, pour la bonne rai­son que les mani­fes­ta­tions reli­gieuses sont tou­jours sou­mises à et contrô­lées par la règle du res­pect de l’ordre public. L’État répu­bli­cain ne fait pas seule­ment que sépa­rer l’État et les cultes ; il ins­ti­tue une hié­rar­chie, en relé­guant le reli­gieux dans le pri­vé (du droit, de la foi et de la pro­prié­té), et en fai­sant du poli­tique le garant et le contrô­leur de la coexis­tence réci­proque. Aucun conflit reli­gieux n’est pure­ment reli­gieux, il est aus­si  fon­da­men­ta­le­ment politique. 

La démo­cra­tie et le « laos »

 

Illustration d'aujourdhui du démos sur l'agora d'Athènes

L’agora athé­nienne vue par un illus­tra­teur d’aujourd’hui

Tout le chris­tia­nisme médié­val, et le catho­li­cisme à par­tir du XVIe siècle, divise le monde social en deux caté­go­ries d’individus, bien par­ta­gés, qui n’ont ni les mêmes droits ni les mêmes obli­ga­tions, ni les mêmes pri­vi­lèges civils bien sûr : d’une part le clercs, d’autre part les laïcs. Le laïc, c’est celui qui n’est ni prêtre ni clé­ri­cal, c’est le « peuple » mais le peuple des fidèles, à l’intérieur de la com­mu­nau­té reli­gieuse. Le para­doxe  est com­plet avec le sens de notre adjec­tif laïque : celui qui aujourd’hui  se  reven­dique  laïque c’est celui qui ne veut être recon­nu ni clerc, ni laïc, celui qui ne veut pas être défi­ni par une quel­conque reli­gion !  C’est celui qui dit que les clercs, les reli­gieux, les prêtres sont des citoyens comme les autres, et qui donne un sens poli­tique au mot peuple.  Ce sens poli­tique c’est démo-cra­tie, le pou­voir du peuple. En grec, il y a beau­coup de  mots dif­fé­rents pour dési­gner le peuple. Le peuple-laos, c’est le peuple en tant qu’il est foule, masse, ensemble des fidèles par  dif­fé­rence avec les prêtres (laos, c’est le mot rete­nu dans la Bible des Septantes, l’Ancien Testament tra­duit en grec vers le IVème siècle avant JC) ; le peuple-dèmos, c’est l’ensemble des citoyens libres dans la démo­cra­tie athé­nienne. Il y a aus­si plè­thos, la mul­ti­tude, les « masses popu­laires » (ça a don­né popu­la­tion), et eth­nos, la tri­bu, la race (ça a don­né eth­nique). Laos, dèmos, plè­thos, eth­nos, quand il s’agit de peuple tout y passe : la nation, la race, la popu­la­tion, la culture,  la reli­gion, la poli­tique. Autant de mots qui sont autant de ques­tions et de conflits, sur­tout quand on cherche  à les réfé­rer à l’universalité des droits humains. 

De quelques paradoxes

 

Ces temps-ci la laï­ci­té secoue bien des contra­dic­tions, qui dépassent ses com­pé­tences : l’injonction de « vivre-ensemble » nous rebat les oreilles, et en même temps les « sépa­ra­tions » se mul­ti­plient ; l’État se reven­dique neutre puisqu’il est laïque, et en même temps, au nom de la laï­ci­té,  il  défend farou­che­ment les « valeurs » répu­bli­caines ;  il pré­tend ne pas s’occuper des reli­gions mais véri­fie les sources de finan­ce­ment du culte musul­man ;  il uti­lise la laï­ci­té pour pro­mou­voir l’égalité homme/femme, et pour­tant le droit de vote des femmes en France ne date pas de 1905, c’était en 1945 ; il en fait une « excep­tion » fran­çaise, fleu­ron de la nation,  et pour­tant la déclare modèle d’universalité, de ratio­na­li­té  et d’égalité : com­ment une excep­tion pour­rait-elle être généralisable ?

On le disait : la laï­ci­té c’est un mot pié­geux, où la reli­gion et le sacré ont péné­tré les pores de sa peau de mot.  On ne peut pas s’en tenir à l’étymologie. Il a toute une his­toire, et  c’est bien par son his­toire qu’on pour­rait le désa­cra­li­ser, y réflé­chir, et ravi­ver ses « valeurs ».

 

La pro­chaine fois (et la der­nière) : laï­ci­ser la laï­ci­té ?  Des his­toires de femmes…

 

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