La laïcité et les religions aujourd’hui : Riches exposés, débat nourri à Dreux

Laïcité et religion Dreux 2025-04-25 Jacqueline MarreNous remer­cions Jacqueline Marre, conseillère muni­ci­pale Chartres à Gauche, pro­fes­seure de phi­lo­so­phie retrai­tée, (qui nous avait déjà don­né en 2021 une série en six épi­sodes sur la laï­ci­té, liens en fin d’ar­ticle), d’avoir rédi­gé ce compte ren­du. Étant don­né la lon­gueur inha­bi­tuelle de cet article pour notre site, le lec­teur, ou la lec­trice, dis­po­sant de peu de temps pour­ra se limi­ter au résu­mé suc­cinct, les autres pour­ront appro­fon­dir avec l’analyse qui suit.

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Introduites par Bernard Charnomordic, pré­sident du Cercle laïque et pro­non­cées dans ses locaux, les confé­rences ont été denses et le débat nourri.

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RÉSUMÉ SUCCINCT

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1. MICHEL DELMAS, juriste, auteur de L’islam et la République

Laïcité et religion Dreux 2025-04-25 Michel-Delmas

Michel Delmas

L’exposé de Michel Delmas était de nature his­to­rique et juridique.

Historique : par des allers/retours entre le pas­sé et la condi­tion contem­po­raine. Michel Delmas a insis­té sur le poids de la reli­gion catho­lique dans l’histoire de la France :  au cours de l’Ancien Régime, au moment de la Réforme et de la Contre-Réforme,  pen­dant la Révolution fran­çaise, tout au long de la IIIème République, avec les lois sur l’école, l’exil des congré­ga­tions reli­gieuses, et bien sûr la loi de 1905, qui consacre le prin­cipe juri­dique de sépa­ra­tion, actant à la fois la pro­tec­tion de la liber­té de conscience et la sépa­ra­tion de l’État et des cultes. Il a conclu, à pro­pos de la loi loi sur  l’interdiction des signes reli­gieux osten­sibles (2004), en posant les ques­tions de savoir jusqu’où vont les pré­ro­ga­tives de l’État dans la socié­té civile (l’interdiction du voile dans les mani­fes­ta­tions spor­tives, par exemple), et s’il y a des formes d’Islam non ‘’solubles’’ dans la laï­ci­té (la loi de Dieu  au-des­sus de la loi de hommes).

Juridique : Michel Delmas a insis­té sur  la dif­fé­rence entre un prin­cipe et une valeur. La laï­ci­té n’est pas une valeur, elle ne concerne pas la morale ni les mœurs, elle est un prin­cipe  qui règle les rela­tions entre l’État, la socié­té civile et les reli­gions. Ce prin­cipe reste inébran­lable, dit-il. C’est au regard de ce prin­cipe qu’il  pose les ques­tions  de l’ingérence de l’État dans la socié­té civile, dans la mesure où il gou­verne non seule­ment les col­lec­ti­vi­tés publiques, mais aus­si les ser­vices publics, en par­ti­cu­lier dans les domaines des sports, de la  san­té en par­tie, des pri­sons, des écoles.

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2. OLIVIER ROY, phi­lo­sophe, poli­to­logue, pro­fes­seur à l’Institut uni­ver­si­taire euro­péen de Florence (Italie), où il dirige le Programme méditerranéen.

Laïcité et religion Dreux 2025-04-25 Olivier-Roy

Olivier Roy

Son expo­sé s’est construit autour de trois  idées majeures :

  1. Les volon­tés d’intrusion du reli­gieux dans le poli­tique, qu’il s’agisse de l’Islam ou de l’Église catho­lique  sont un peu sem­blables, au moins quand il s’agit de la morale  et des ques­tions sociétales.
  2. Il n’y a pas de ‘’retour du reli­gieux’’, car, d’une part il y a une déchris­tia­ni­sa­tion mas­sive depuis  les années 1960, et d’autre part, il n’y a plus de connais­sance ni théo­lo­gique ni his­to­rique des dif­fé­rentes croyances. Les jeunes qui se disent chré­tiens ne connaissent pas la Bible et vont vers le chris­tia­nisme  pour d’autres rai­sons que des rai­sons de foi reli­gieuse ;  idem pour les jeunes qui se lancent dans le sala­fisme, qui radi­ca­lise la croyance en la sim­pli­fiant. Olivier Roy ren­voie dos à dos de façon symé­trique les évan­gé­liques de l’époque Trump et les salafistes.
  3. La laï­ci­té se dur­cit de la même façon et pour deux rai­sons : l’État enva­hit de plus en plus par ses lois et règle­ments la socié­té civile, et la laï­ci­té au lieu d’insister sur la liber­té de conscience, dur­cit les condi­tions d’accès aux prin­ci­paux ser­vices publics et même aux asso­cia­tions subventionnées.

 

Le débat

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Laïcité et religion Dreux 2025-04-25 Michel-Delmas Olivier-Roy Le publicIl a beau­coup por­té sur ce qu’on appelle com­mu­né­ment la ‘’crise des valeurs’’, le déca­lage dans les familles musul­manes entre la foi des parents et celle des enfants (les gar­çons prin­ci­pa­le­ment), sur la façon dont l’État traite dif­fé­rem­ment les éta­blis­se­ments d’enseignement musul­mans, juifs ou catho­liques,  sur le ministre Retailleau  qui défend la dis­sy­mé­trie au nom d’un ‘’prin­cipe civi­li­sa­tion­nel’’, sur les dif­fé­rences entre l’immigration des années 1950 et les enfants des deuxièmes et troi­sièmes géné­ra­tions, sur les ‘’pro­blèmes d’identité’’ des jeunes  héri­tiers de ces vagues d’immigrations, sur le mot fra­ter­ni­té qui ne peut être un concept de nature juri­dique ni poli­tique, sur les dis­cri­mi­na­tions et les lois répres­sives, qui peuvent abou­tir au contraire de ce qu’elles prônent…

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ANALYSES PLUS LONGUES DES CONFÉRENCES

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1. Michel DELMAS

Michel Delmas a d’abord insis­té sur la forte pré­sence de l’Église catho­lique en France : ‘’1300 ans de pré­sence’’, ça compte, dit-il !  De l’Ancien Régime à 1789, dit-il, le catho­li­cisme a régné sur la morale, l’instruction, les hos­pices, les hôpi­taux, l’assistance publique… Il a cité l’article 10 de la Déclaration fran­çaise des droits de l’homme et du citoyen  du 26 août 1789, qui  crée une rup­ture radi­cale :  « Nul ne doit être inquié­té pour ses opi­nions, même reli­gieuses, pour­vu que leur mani­fes­ta­tion ne trouble pas l’ordre public éta­bli par la Loi. »

Affiche du Front National en 1987

Affiche du Front National de 1987

Puis l’exposé a pro­po­sé une série d’analyses, avec des allers-retours vers notre époque.  Il a posé la ques­tion, par exemple, de savoir si l’Islam était ‘’com­pa­tible avec la République’’. Mais  quel Islam ?  s’est-il deman­dé, étant enten­du que l’Islam est deve­nu visible à par­tir des années 1980, au moment où Khomeiny a ins­ti­tué la répu­blique isla­mique en Iran, et que ce n’est pas l’ensemble des pra­tiques de l’Islam. Il s’est deman­dé aus­si si la laï­ci­té pour­rait être en concur­rence avec les reli­gions, si les pra­tiques laïques étaient com­pa­tibles avec les fois reli­gieuses ; il a insis­té sur les dif­fé­rents modèles dans le monde de cette com­pa­ti­bi­li­té (les modèles anglo-saxons, cana­diens, fran­çais). Il a posé la ques­tion de savoir si la liber­té indi­vi­duelle reli­gieuse était entra­vée par la laï­ci­té à la fran­çaise, si les évan­gé­liques amé­ri­cains  étaient plus forts du suc­cès de Trump, etc.

Ces ana­lyses ont insis­té aus­si sur la vio­lence de la guerre contre le pro­tes­tan­tisme, sur la lutte pour l’école laïque, et la ques­tion de savoir si l’enseignement de la morale laïque est très dif­fé­rent de la morale chré­tienne. Michel Delmas a cité à ce pro­pos la fameuse lettre de  Jules Ferry aux ins­ti­tu­teurs  en 1883 : ‘’ensei­gner cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères…’’ Il a cité aus­si la loi 1901 sur les asso­cia­tions et la sup­pres­sion des congré­ga­tions reli­gieuses d’enseignement. Un temps de grande vio­lence ver­bale, autant du côté des oppo­sants au catho­li­cisme que du côté de la papau­té et des évêques.

Loi laïcité 1905 Article 2Puis le confé­ren­cier  a détaillé les deux articles de la loi du 9 décembre 1905 rela­tive à la sépa­ra­tion des Églises et de l’État :

  1. La République assure la liber­té de conscience. Elle garan­tit le libre exer­cice des cultes sous les seules res­tric­tions édic­tées ci-après dans l’in­té­rêt de l’ordre public.
  2. La République ne recon­naît, ne sala­rie ni ne sub­ven­tionne aucun culte.

Il a insis­té sur le sens de cette double nature : d’un côté la pro­tec­tion par l’État de toutes les idées et croyances, de l’autre la sépa­ra­tion de l’État et des cultes. Cette insis­tance s’est accom­pa­gnée de l’idée forte qu’il ne faut pas confondre État et socié­té civile d’une part, et que l’État pro­tège la foi à condi­tion qu’elle ne pré­tende pas faire la loi.

Dans une deuxième grande par­tie Michel Delmas s’est deman­dé si le terme laï­ci­té pou­vait prê­ter à de nou­velles défi­ni­tions. Il a noté que les deux  pre­miers articles de la loi n’ont jamais été retou­chés : liber­té de conscience et liber­té d’exercice des cultes sous réserve qu’il n’y ait pas de pro­sé­ly­tisme. Il a insis­té sur l’idée que la laï­ci­té est un prin­cipe juri­dique d’organisation de la vie en socié­té, et pas une valeur. En tant que prin­cipe il n’est pas dis­cu­table. La laï­ci­té n’oppose pas les croyants et les incroyants, elle leur per­met de vivre ensemble.

Mais il s’est deman­dé aus­si com­ment sépa­rer État et socié­té civile puisque l’État gou­verne non seule­ment les col­lec­ti­vi­tés publiques, mais aus­si les ser­vices publics, dans les domaines du sports, de la san­té ‑en partie‑, des pri­sons, des écoles. Jusqu’où vont son ingé­rence et sa neutralité ?

Enfin il s’est posé la ques­tion de la rela­tion aujourd’hui entre l’Islam et la laï­ci­té. Il s’inquiète que dans les récents son­dages 27% des musul­mans, jeunes et moins jeunes, placent la loi reli­gieuse au-des­sus de la loi civile, alors que les jeunes en majo­ri­té sont dans une totale indif­fé­rence vis-à-vis des reli­gions, en général.

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2. OLIVIER ROY, phi­lo­sophe, politologue,

Oivier Roy reprend la fin de l’exposé de Michel Delmas, en le contex­tua­li­sant. Si 27% des musul­mans placent la loi reli­gieuse au-des­sus de la loi civile, sou­ligne-t-il avec humour, 100% des Papes placent aus­si la loi reli­gieuse au-des­sus des lois civiles.

Il conteste  l’idée que l’Islam serait moins tolé­rant que le christianisme.

Quanta cura... Pie IX 8 décembre 1864

Quanta cura… Pie IX, 8 décembre 1864

Il rap­pelle que l’Islam a tou­jours recon­nu un espace de sécu­la­ri­sa­tion du poli­tique. Par exemple, en 1920, en Arabie Saoudite, la monar­chie au pou­voir se dis­tin­guait clai­re­ment du cler­gé, qui gérait la socié­té civile.  Au contraire, dans cer­taines périodes de l’histoire de France  la Papauté était extrê­me­ment inter­ven­tion­niste :  Pie IX, par exemple, a  mul­ti­plié les ency­cliques ‑voir en par­ti­cu­lier celle de 1864–  condam­nant les mou­ve­ments sociaux, les syn­di­cats, les francs-maçons, les socia­listes… et les pro­jets de sépa­ra­tion des Églises et de l’État…

L’exposé d’Olivier Roy s’est cen­tré sur la réponse à la ques­tion : la laï­ci­té, pour­quoi ça ne marche plus ?

Il explique qu’en 1905 il y a eu, entre l’Église catho­lique  et l’État, des ‘’accom­mo­de­ments rai­son­nables’’. Ceux-ci ont duré pen­dant plus de trois géné­ra­tions.  Il cite l’exemple du cha­noine Kir, élu maire  de Dijon en 1945,  et dépu­té jusqu’en 1967, qui venait à l’Assemblée Nationale en sou­tane, et per­sonne n’y trou­vait à redire ! Aujourd’hui, ce  ne serait  plus acceptable.

Autre exemple, qui montre ces accom­mo­de­ments rai­son­nables, dus à une conjonc­tion entre les mœurs domi­nantes et les règles de l’Église : la loi de 1920 péna­li­sait  non seule­ment l’avortement, mais aus­si son ‘’inci­ta­tion’’. L’Église dans ce domaine a été moins répres­sive, dit le conférencier.

Pourquoi se demande-t-il, cette fin de coha­bi­ta­tion heureuse ?

Deux phé­no­mènes expliquent  cette situation.

► la ‘’déchris­tia­ni­sa­tion’’ de la France, la dis­pa­ri­tion de la culture chré­tienne. Les mœurs changent, la socié­té devient ‘’païenne’’, on insiste sur la place du désir et du plai­sir dans la vie indi­vi­duelle,  on parle davan­tage de  la vie sexuelle, et plus du tout du péché ori­gi­nel ! On parle de socié­té de consommation.

 En réac­tion, l’Église catho­lique dur­cit ses com­man­de­ments.  Elle réagit par des inter­dic­tions, et des normes plus dures : inter­dic­tion de l’avortement, de l’homosexualité, par exemple.  Autre exemple : dans les années 1970 les évan­gé­liques se battent féro­ce­ment contre l’avortement, alors qu’avant 1970 ce n’était pas leur souci !

 Il y a donc une ‘’lutte de nor­ma­ti­vi­té’’ ; l’Eglise prend un rôle social et poli­tique, uti­lise les lob­bys, orga­nise des mani­fes­ta­tions publiques…

 Parallèlement la laï­ci­té endosse de nou­velles valeurs.

► À par­tir des années 1970, paral­lè­le­ment à cette déchris­tia­ni­sa­tion, les croyances et pra­tiques de l’Islam deviennent visibles.

Leïla et Fatima , affaire de foulards de Creil

Leïla et Fatima , affaire de fou­lards de Creil

Olivier Roy dis­tingue  trois périodes dans cette mon­tée de l’Islam.

  • Première géné­ra­tion de l’immigration magh­ré­bine : invi­si­bi­li­té ; cette immi­gra­tion pense d’abord le retour au pays. Puis après 1974 et les lois sur le regrou­pe­ment fami­lial, on s’installe dura­ble­ment, mais dans des croyances qui res­tent traditionnelles.
  • Les géné­ra­tions sui­vantes pra­tiquent un tour­nant. En 1989, c’est ‘’l’affaire des fou­lards’’ à Creil. Deux jeunes lycéennes, de bonnes élèves,  refusent d’enlever leur voile à l’entrée  en classe. Mais pour Olivier Roy ce n’est pas un retour du reli­gieux. Ces jeunes filles ne se reven­diquent pas d’un retour à la tra­di­tion de leurs parents, qu’elles refusent d’ ailleurs. Elles osent une reven­di­ca­tion reli­gieuse dans un cadre  de liber­té indi­vi­duelle : ‘’c’est mon choix’’. Elles sont par­fai­te­ment inté­grées,  dit le confé­ren­cier, bien sco­la­ri­sées, elles expriment leur révolte en recons­ti­tuant un Islam qui n’est pas celui de leurs parents.

Olivier Roy affirme que dans ces reven­di­ca­tions nou­velles il n’y a pas de retour du reli­gieux mais une ‘’décul­tu­ra­tion du reli­gieux’’. On uti­lise le reli­gieux, qu’on ne connaît pas vrai­ment,  pour ne pas se recon­naître dans la culture dominante.

Olivier Roy com­pare cette ten­dance à ce qui se passe aux USA, avec Trump et les évan­gé­liques : ce sont des gens dit-il sans aucune connais­sance uni­ver­si­taire, indif­fé­rents à la culture, qu’il s’agisse de l’humanisme chré­tien ou laïque. Dans les deux cas, sala­fisme ou évan­gé­lisme, on est dans des situa­tions d’acculturation. On ne connaît  ni la  culture d’où on vient, ni celle dans laquelle on est.

La Sainte Ignorance, le temps de la religion sans culture, Olivier Roy [couverture]

Comment la laï­ci­té se com­porte-t-elle face à cette double accul­tu­ra­tion ? Eh bien, elle aus­si va se  dur­cir et jouer la répres­sion. Elle ne sait plus sur quelle culture s’adosser. Elle ne com­prend plus le reli­gieux, car il n’y a plus de culture reli­gieuse, ni la répu­blique de 1905, car les mœurs ont bien chan­gé. Il y a une crise pro­fonde de la réfé­rence cultu­relle. Alors on va se battre à coups de normes.

Alors que faire ?

Oui, la loi 1905  de sépa­ra­tion est bonne.

Oui, il faut conti­nuer à affir­mer le prin­cipe de sépa­ra­tion et celui d’ordre  et de pro­tec­tion publics. Mais il y a une exten­sion des pré­ro­ga­tives de l’État dans la vie civile. Et trop contrô­ler n’est plus contrôler.

Enseigner le ‘’fait reli­gieux’’ ? Mais ni ensei­gnants ni élèves ne savent vrai­ment de quoi on parle quand on parle de ‘’fait reli­gieux’’ : on ne peut pas sépa­rer le ‘’fait reli­gieux’’ de  la ‘’foi reli­gieuse’’. Le fon­da­men­ta­lisme ne s’in­ter­roge jamais sur les fon­de­ments his­to­riques et la langue des textes dits sacrés, mais pos­tule un accès immé­diat à leur sens et en déduit des règles de conduites à obser­ver méca­ni­que­ment. De par son carac­tère irré­flé­chi, le fon­da­men­ta­lisme s’op­pose à la média­tion his­to­rique et à l’in­ter­ro­ga­tion phi­lo­so­phique, ce qui devrait être la règle à l’école et dans les uni­ver­si­tés publiques.

Olivier Roy finit son expo­sé en se réfé­rant au livre qu’il a publié en 2008 : La sainte igno­rance, le temps de la reli­gion sans culture.