La laïcité et les religions aujourd’hui : Riches exposés, débat nourri à Dreux
Nous remercions Jacqueline Marre, conseillère municipale Chartres à Gauche, professeure de philosophie retraitée, (qui nous avait déjà donné en 2021 une série en six épisodes sur la laïcité, liens en fin d’article), d’avoir rédigé ce compte rendu. Étant donné la longueur inhabituelle de cet article pour notre site, le lecteur, ou la lectrice, disposant de peu de temps pourra se limiter au résumé succinct, les autres pourront approfondir avec l’analyse qui suit.
*
Introduites par Bernard Charnomordic, président du Cercle laïque et prononcées dans ses locaux, les conférences ont été denses et le débat nourri.
*
RÉSUMÉ SUCCINCT
*
1. MICHEL DELMAS, juriste, auteur de L’islam et la République
L’exposé de Michel Delmas était de nature historique et juridique.
► Historique : par des allers/retours entre le passé et la condition contemporaine. Michel Delmas a insisté sur le poids de la religion catholique dans l’histoire de la France : au cours de l’Ancien Régime, au moment de la Réforme et de la Contre-Réforme, pendant la Révolution française, tout au long de la IIIème République, avec les lois sur l’école, l’exil des congrégations religieuses, et bien sûr la loi de 1905, qui consacre le principe juridique de séparation, actant à la fois la protection de la liberté de conscience et la séparation de l’État et des cultes. Il a conclu, à propos de la loi loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles (2004), en posant les questions de savoir jusqu’où vont les prérogatives de l’État dans la société civile (l’interdiction du voile dans les manifestations sportives, par exemple), et s’il y a des formes d’Islam non ‘’solubles’’ dans la laïcité (la loi de Dieu au-dessus de la loi de hommes).
► Juridique : Michel Delmas a insisté sur la différence entre un principe et une valeur. La laïcité n’est pas une valeur, elle ne concerne pas la morale ni les mœurs, elle est un principe qui règle les relations entre l’État, la société civile et les religions. Ce principe reste inébranlable, dit-il. C’est au regard de ce principe qu’il pose les questions de l’ingérence de l’État dans la société civile, dans la mesure où il gouverne non seulement les collectivités publiques, mais aussi les services publics, en particulier dans les domaines des sports, de la santé en partie, des prisons, des écoles.
*
2. OLIVIER ROY, philosophe, politologue, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), où il dirige le Programme méditerranéen.
Son exposé s’est construit autour de trois idées majeures :
- Les volontés d’intrusion du religieux dans le politique, qu’il s’agisse de l’Islam ou de l’Église catholique sont un peu semblables, au moins quand il s’agit de la morale et des questions sociétales.
- Il n’y a pas de ‘’retour du religieux’’, car, d’une part il y a une déchristianisation massive depuis les années 1960, et d’autre part, il n’y a plus de connaissance ni théologique ni historique des différentes croyances. Les jeunes qui se disent chrétiens ne connaissent pas la Bible et vont vers le christianisme pour d’autres raisons que des raisons de foi religieuse ; idem pour les jeunes qui se lancent dans le salafisme, qui radicalise la croyance en la simplifiant. Olivier Roy renvoie dos à dos de façon symétrique les évangéliques de l’époque Trump et les salafistes.
- La laïcité se durcit de la même façon et pour deux raisons : l’État envahit de plus en plus par ses lois et règlements la société civile, et la laïcité au lieu d’insister sur la liberté de conscience, durcit les conditions d’accès aux principaux services publics et même aux associations subventionnées.
Le débat
*
Il a beaucoup porté sur ce qu’on appelle communément la ‘’crise des valeurs’’, le décalage dans les familles musulmanes entre la foi des parents et celle des enfants (les garçons principalement), sur la façon dont l’État traite différemment les établissements d’enseignement musulmans, juifs ou catholiques, sur le ministre Retailleau qui défend la dissymétrie au nom d’un ‘’principe civilisationnel’’, sur les différences entre l’immigration des années 1950 et les enfants des deuxièmes et troisièmes générations, sur les ‘’problèmes d’identité’’ des jeunes héritiers de ces vagues d’immigrations, sur le mot fraternité qui ne peut être un concept de nature juridique ni politique, sur les discriminations et les lois répressives, qui peuvent aboutir au contraire de ce qu’elles prônent…
*
ANALYSES PLUS LONGUES DES CONFÉRENCES
*
1. Michel DELMAS
Michel Delmas a d’abord insisté sur la forte présence de l’Église catholique en France : ‘’1300 ans de présence’’, ça compte, dit-il ! De l’Ancien Régime à 1789, dit-il, le catholicisme a régné sur la morale, l’instruction, les hospices, les hôpitaux, l’assistance publique… Il a cité l’article 10 de la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, qui crée une rupture radicale : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. »
Puis l’exposé a proposé une série d’analyses, avec des allers-retours vers notre époque. Il a posé la question, par exemple, de savoir si l’Islam était ‘’compatible avec la République’’. Mais quel Islam ? s’est-il demandé, étant entendu que l’Islam est devenu visible à partir des années 1980, au moment où Khomeiny a institué la république islamique en Iran, et que ce n’est pas l’ensemble des pratiques de l’Islam. Il s’est demandé aussi si la laïcité pourrait être en concurrence avec les religions, si les pratiques laïques étaient compatibles avec les fois religieuses ; il a insisté sur les différents modèles dans le monde de cette compatibilité (les modèles anglo-saxons, canadiens, français). Il a posé la question de savoir si la liberté individuelle religieuse était entravée par la laïcité à la française, si les évangéliques américains étaient plus forts du succès de Trump, etc.
Ces analyses ont insisté aussi sur la violence de la guerre contre le protestantisme, sur la lutte pour l’école laïque, et la question de savoir si l’enseignement de la morale laïque est très différent de la morale chrétienne. Michel Delmas a cité à ce propos la fameuse lettre de Jules Ferry aux instituteurs en 1883 : ‘’enseigner cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères…’’ Il a cité aussi la loi 1901 sur les associations et la suppression des congrégations religieuses d’enseignement. Un temps de grande violence verbale, autant du côté des opposants au catholicisme que du côté de la papauté et des évêques.
Puis le conférencier a détaillé les deux articles de la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État :
- La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.
- La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.
Il a insisté sur le sens de cette double nature : d’un côté la protection par l’État de toutes les idées et croyances, de l’autre la séparation de l’État et des cultes. Cette insistance s’est accompagnée de l’idée forte qu’il ne faut pas confondre État et société civile d’une part, et que l’État protège la foi à condition qu’elle ne prétende pas faire la loi.
Dans une deuxième grande partie Michel Delmas s’est demandé si le terme laïcité pouvait prêter à de nouvelles définitions. Il a noté que les deux premiers articles de la loi n’ont jamais été retouchés : liberté de conscience et liberté d’exercice des cultes sous réserve qu’il n’y ait pas de prosélytisme. Il a insisté sur l’idée que la laïcité est un principe juridique d’organisation de la vie en société, et pas une valeur. En tant que principe il n’est pas discutable. La laïcité n’oppose pas les croyants et les incroyants, elle leur permet de vivre ensemble.
Mais il s’est demandé aussi comment séparer État et société civile puisque l’État gouverne non seulement les collectivités publiques, mais aussi les services publics, dans les domaines du sports, de la santé ‑en partie‑, des prisons, des écoles. Jusqu’où vont son ingérence et sa neutralité ?
Enfin il s’est posé la question de la relation aujourd’hui entre l’Islam et la laïcité. Il s’inquiète que dans les récents sondages 27% des musulmans, jeunes et moins jeunes, placent la loi religieuse au-dessus de la loi civile, alors que les jeunes en majorité sont dans une totale indifférence vis-à-vis des religions, en général.
*
2. OLIVIER ROY, philosophe, politologue,
Oivier Roy reprend la fin de l’exposé de Michel Delmas, en le contextualisant. Si 27% des musulmans placent la loi religieuse au-dessus de la loi civile, souligne-t-il avec humour, 100% des Papes placent aussi la loi religieuse au-dessus des lois civiles.
Il conteste l’idée que l’Islam serait moins tolérant que le christianisme.
Il rappelle que l’Islam a toujours reconnu un espace de sécularisation du politique. Par exemple, en 1920, en Arabie Saoudite, la monarchie au pouvoir se distinguait clairement du clergé, qui gérait la société civile. Au contraire, dans certaines périodes de l’histoire de France la Papauté était extrêmement interventionniste : Pie IX, par exemple, a multiplié les encycliques ‑voir en particulier celle de 1864– condamnant les mouvements sociaux, les syndicats, les francs-maçons, les socialistes… et les projets de séparation des Églises et de l’État…
L’exposé d’Olivier Roy s’est centré sur la réponse à la question : la laïcité, pourquoi ça ne marche plus ?
Il explique qu’en 1905 il y a eu, entre l’Église catholique et l’État, des ‘’accommodements raisonnables’’. Ceux-ci ont duré pendant plus de trois générations. Il cite l’exemple du chanoine Kir, élu maire de Dijon en 1945, et député jusqu’en 1967, qui venait à l’Assemblée Nationale en soutane, et personne n’y trouvait à redire ! Aujourd’hui, ce ne serait plus acceptable.
Autre exemple, qui montre ces accommodements raisonnables, dus à une conjonction entre les mœurs dominantes et les règles de l’Église : la loi de 1920 pénalisait non seulement l’avortement, mais aussi son ‘’incitation’’. L’Église dans ce domaine a été moins répressive, dit le conférencier.
Pourquoi se demande-t-il, cette fin de cohabitation heureuse ?
Deux phénomènes expliquent cette situation.
► la ‘’déchristianisation’’ de la France, la disparition de la culture chrétienne. Les mœurs changent, la société devient ‘’païenne’’, on insiste sur la place du désir et du plaisir dans la vie individuelle, on parle davantage de la vie sexuelle, et plus du tout du péché originel ! On parle de société de consommation.
En réaction, l’Église catholique durcit ses commandements. Elle réagit par des interdictions, et des normes plus dures : interdiction de l’avortement, de l’homosexualité, par exemple. Autre exemple : dans les années 1970 les évangéliques se battent férocement contre l’avortement, alors qu’avant 1970 ce n’était pas leur souci !
Il y a donc une ‘’lutte de normativité’’ ; l’Eglise prend un rôle social et politique, utilise les lobbys, organise des manifestations publiques…
Parallèlement la laïcité endosse de nouvelles valeurs.
► À partir des années 1970, parallèlement à cette déchristianisation, les croyances et pratiques de l’Islam deviennent visibles.
Olivier Roy distingue trois périodes dans cette montée de l’Islam.
- Première génération de l’immigration maghrébine : invisibilité ; cette immigration pense d’abord le retour au pays. Puis après 1974 et les lois sur le regroupement familial, on s’installe durablement, mais dans des croyances qui restent traditionnelles.
- Les générations suivantes pratiquent un tournant. En 1989, c’est ‘’l’affaire des foulards’’ à Creil. Deux jeunes lycéennes, de bonnes élèves, refusent d’enlever leur voile à l’entrée en classe. Mais pour Olivier Roy ce n’est pas un retour du religieux. Ces jeunes filles ne se revendiquent pas d’un retour à la tradition de leurs parents, qu’elles refusent d’ ailleurs. Elles osent une revendication religieuse dans un cadre de liberté individuelle : ‘’c’est mon choix’’. Elles sont parfaitement intégrées, dit le conférencier, bien scolarisées, elles expriment leur révolte en reconstituant un Islam qui n’est pas celui de leurs parents.
Olivier Roy affirme que dans ces revendications nouvelles il n’y a pas de retour du religieux mais une ‘’déculturation du religieux’’. On utilise le religieux, qu’on ne connaît pas vraiment, pour ne pas se reconnaître dans la culture dominante.
Olivier Roy compare cette tendance à ce qui se passe aux USA, avec Trump et les évangéliques : ce sont des gens dit-il sans aucune connaissance universitaire, indifférents à la culture, qu’il s’agisse de l’humanisme chrétien ou laïque. Dans les deux cas, salafisme ou évangélisme, on est dans des situations d’acculturation. On ne connaît ni la culture d’où on vient, ni celle dans laquelle on est.
► Comment la laïcité se comporte-t-elle face à cette double acculturation ? Eh bien, elle aussi va se durcir et jouer la répression. Elle ne sait plus sur quelle culture s’adosser. Elle ne comprend plus le religieux, car il n’y a plus de culture religieuse, ni la république de 1905, car les mœurs ont bien changé. Il y a une crise profonde de la référence culturelle. Alors on va se battre à coups de normes.
Alors que faire ?
Oui, la loi 1905 de séparation est bonne.
Oui, il faut continuer à affirmer le principe de séparation et celui d’ordre et de protection publics. Mais il y a une extension des prérogatives de l’État dans la vie civile. Et trop contrôler n’est plus contrôler.
Enseigner le ‘’fait religieux’’ ? Mais ni enseignants ni élèves ne savent vraiment de quoi on parle quand on parle de ‘’fait religieux’’ : on ne peut pas séparer le ‘’fait religieux’’ de la ‘’foi religieuse’’. Le fondamentalisme ne s’interroge jamais sur les fondements historiques et la langue des textes dits sacrés, mais postule un accès immédiat à leur sens et en déduit des règles de conduites à observer mécaniquement. De par son caractère irréfléchi, le fondamentalisme s’oppose à la médiation historique et à l’interrogation philosophique, ce qui devrait être la règle à l’école et dans les universités publiques.
Olivier Roy finit son exposé en se référant au livre qu’il a publié en 2008 : La sainte ignorance, le temps de la religion sans culture.
*
*
*
*Retrouvez la série de Jacqueline Marre sur la laïcité
1er épisode : Les sens du mot laïcité
2ème épisode : Privé / public, lequel va manger l’autre ?
3ème épisode : Une histoire française
4ème épisode : C’est quoi une religion ?






![La Sainte Ignorance, le temps de la religion sans culture, Olivier Roy [couverture]](https://ensemble28.forum28.net/wp-content/uploads/2025/05/La-Sainte-Ignorance-le-temps-de-la-religion-sans-culture-Olivier-Roy-couverture.jpg)